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Prime Covid : « Bruno Lemaire a arnaqué les travailleurs qui ont pris des risques »

La Prime Covid était une des promesses importantes du ministre de l’économie Bruno Lemaire et de la ministre du travail Muriel Pénicaud pour envoyer coûte que coûte les ouvriers, et souvent les secteurs les plus précarisés, au travail afin de maintenir les profits du patronat. Qu'est-il réellement advenu de cette promesse du gouvernement ?

mercredi 1er juillet

Crédits : AFP - LIONEL BONAVENTURE

Allez travailler coûte que coûte !

Alors que la France a été confinée plus de deux mois, il fallait pour le gouvernement, derrière les appels à rester chez soi, maintenir les ouvriers au maximum au travail. Selon un baromètre Odoxa, environ 20% des actifs étaient en télétravail et 25% ont dû continuer à travailler en présentiel. Les inégalités sociales se sont vues de manière forte durant le confinement, « alors que les cadres ont pu conserver leur travail et l’exercer confortablement en télétravail, les catégories populaires soit l’ont perdu, soit se trouvent contraintes de l’exercer en présentiel » souligne Odoxa. Bfm business a révélé que plus de 50% des ouvriers ont continué à travailler en présentiel.

La colère sociale est très vite montée dès le mois de mars dans de nombreux secteurs importants, comme la métallurgie, le BTP, l’agro-alimentaire, ou encore l’aéronautique. L’absence de protection, ou encore la volonté des patrons à maintenir une production non essentielle, dans une période où les soignants multipliaient les appels à rester chez soi, pour éviter la propagation du virus, a donné lieu à de nombreux débrayages, forçant le patronat à fermer les usines sous la contrainte des travailleurs en colère. Le gouvernement toujours inquiété par le spectre des « gilets jaunes » et après une période de lutte intense contre la réforme des retraites, a pris les devants sans attendre.

La prime dite « Macron » ou plutôt prime « gilet jaune » sorti du chapeau par Macron durant la période la plus subversive de ce mouvement, a été ressorti au cours de la crise sanitaire. Cette prime avait vu le jour en décembre 2018 afin d’éviter la jonction entre les gilets jaunes et les grands bastions du mouvement ouvriers, qui soutenaient ce mouvement hétérogène venu de cette France périurbaine de plus en plus paupérisée.

C’est donc en réutilisant cette mesure qui a participé à fragiliser le mouvement des gilets jaunes, que le gouvernement par la voix du ministre de l’Economie Bruno Lemaire, a relancé cette fameuse prime défiscalisée, « j’invite toutes les fédérations, toutes les entreprises qui ont un accord d’intéressement, notamment dans les secteurs vitaux, comme l’agroalimentaire ou la grande distribution, à verser une prime de 1000 euros qui est totalement défiscalisée ». Dans un premier temps à hauteur de 1000€, le ministre est allé jusqu’à doubler la somme quelques semaines après. 2000€ de prime pour celles et ceux qui continuent à travailler durant la crise sanitaire, «  Il s’agit de récompenser les salariés au front qui tiennent leur poste de travail pendant cette période » expliquait Muriel Penicaud. Voilà de quoi donner de l’espoir à de nombreux travailleurs dans les secteurs essentiels comme la santé, les transports, la grande distribution ou encore la logistique.

« Loin des yeux loin du coeur »

Après les déclarations de façade du gouvernement pendant le confinement, les travailleurs des secteurs les plus engagés durant la période ont un sentiment amer, sinon de colère pour la plupart d’entre eux. Bien que pendant deux mois ils aient été applaudis sur tous les balcons de France, le secteur de la santé ne s’est jamais autant senti arnaqué, derrière les belles paroles et les médailles, le véritable changement ne pointe toujours pas le bout de son nez. Pourtant qui aurait cru qu’après cette période sans précédent depuis un siècle, le gouvernement d’Emmanuel Macron, snoberait aussi vite ceux qu’il qualifiait de « héros de la nation » hier. Ils étaient au front dès le départ, médecins, internes, soignants, agents d’entretien, agents techniques, plus de 12 00 contaminés par le Covid et de nombreux morts dans leurs rangs. Pourtant malgré les mobilisations importantes depuis la fin du confinement dans de nombreux hôpitaux, les hausses de salaire n’arrivent toujours pas et les primes sont données que partiellement.

On imagine bien vu le rôle qu’ont joué les soignants, que dans d’autres secteurs moins visibles, le patronat ne se donnerait même pas la peine de distribuer des primes. C’est le cas pour cette deuxième ligne comme l’a qualifié le président de la république, à savoir les transports, l’agroalimentaire, la logistique, la grande distribution ou encore le nettoyage, sans oublier de nombreux secteurs du privé et de la fonction publique comme l’Education Nationale.

Ce sont des millions de travailleurs pour beaucoup qui au démarrage ont pris des risques, parce que le patronat niait encore la gravité du Covid, ne faisant respecter ni geste barrière, ni règles sanitaires. Des centaines sont morts d’ailleurs des suites du Covid19, parfois sans pouvoir prouver s’il s’agissait d’un accident du travail, ou si ce dernier avait été contracté en dehors du lieu de travail. Le département français avec le plus fort taux de mortalité reste la Seine-Saint-Denis avec une composante importante de cette classe ouvrière qui a continué à travailler quand les patrons étaient confinés à domicile.

La casse du syndicalisme avec les ordonnances Macron de 2017 a permis à de nombreux patrons, de faire ce qu’ils voulaient pendant cette période, ne distribuant ni masque, ni gel pour les salariés. De la même manière on s’aperçoit à quel point le télétravail a été source de nombreuses arnaques financières, avec des patrons déclarant les salariés encore en chômage partiel malgré l’activité à domicile, ou encore refusant de dédommager les frais lié à ce télé-travail. Ce n’est pas anodin que sur seulement 3000 entreprises contrôlées par le ministère, un tiers de ces entreprises présentent des arnaques au chômage partiel, financé à plus de 70% par l’Unedic et donc par le contribuable. C’est dans ce cadre que le patronat a esquivé le versement de cette prime pour des milliers, sinon des millions de travailleurs.

Des salariés en colère contre le gouvernement

Le gouvernement fait mine d’ignorer que les promesses n’ont pas été tenues, concernant cette prime, essayant de mettre en avant la crise économique qui s’intensifie. Pourtant les travailleurs refusent de payer la crise sanitaire et ils ont raison, les héros d’hier sont les oubliés d’aujourd’hui et le monde d’après ressemble bel et bien au monde d’hier. Les patrons récupèrent des milliards et les annoncent de licenciement se multiplient.

Même si le déconfinement a eu lieu depuis presque deux mois, il n’en demeure pas moins que de nombreux salariés qui ont souhaité témoigné sur Révolution Permanente, ont en travers de la gorge les promesses non tenues et pire encore pour certains qui, après les efforts fournis, se voient aujourd’hui menacés de perdre leur emploi.

C’est le cas par exemple de Samantha 19 ans qui a travaillé en CDD à l’hopital de Fontenay-Le-Comte en Vendée durant toute la période de confinement « mon travail consistait à nettoyer les locaux de l’hôpital et les chambres contaminés par la Covid », en première ligne pendant l’épidémie et dans un des métiers les plus dangereux pendant cette période, Samantha ressent « de la frustration et de l’incompréhension, car d’autres collègues en CDI l’ont touché, sauf ceux en CDD ».

De la même manière de nombreux travailleurs précaire dans la santé, en intérim ou CDD n’ont eu le droit à rien, ainsi que dans les entreprises sous traitante dans ce domaine. Dans de nombreux Ephad des milliers de salariés n’ont rien perçu, C. qui a souhaité témoigner anonymement déclare « Je suis étudiante en 3eme année de Médecine, j’étais aide soignante dans un Ephad Orpea, je n’ai reçu aucune prime, pire encore j’attends mon salaire ».

Dans de nombreuses entreprises parfois importante comme à la RATP, SNCF ou encore Transdev aucune prime n’a été donnée aux cheminots et traminots qui ont maintenu les transports durant tout le confinement, parfois les conducteurs comme à la RATP étaient menacé de sanction s’ils portaient un masque. Clément agent de maintenance au Technicentre de Châtillon « J’ai entretenue le matériel roulant tout le confinement, on a déjà fait grève en Novembre car nous sommes des salariés précaires, mais au final on a le droit à rien à la SNCF. ». Et que dire des agents du nettoyage en gare, parfois devant vider les poubelles à la main faute de livraison de sac poubelle suffisant, Fernande Bagou travailleuse du nettoyage expliquait « Nous n’avions même pas eu de masque, pas de gel, au départ, ensuite quand les transports étaient de moins en moins nombreux, je devais marché des kilomètres pour aller au travail, parce qu’il y’avait pas suffisamment de bus ». D. Machiniste à Transdev Vulaines-sur-Seine « Nous étions plus de 40 conducteurs à travailler non stop, ils ont promis des primes et à la fin rien. Bruno Lemaire a arnaqué les travailleurs qui ont pris des risques ».

Ce n’est pas mieux dans la grande distribution, avec par exemple les caissiers et caissières dont les patrons ont fait mine de découvrir l’importance de leur métier, alors qu’ils suppriment des emplois chaque année à tour de bras, préférant les caisses automatiques. Pourtant la crise sanitaire les a mis en lumière, certaines caissières expliquant même « pour la première fois on m’applaudissait au travail, alors que d’habitude on ne nous dit même pas bonjour ». Karim qui est chef de caisse dans un supermarché franchisé s’est vu lui remettre à la place de cette prime « un panier garnie avec une boite de foie gras et une bande dessinée ». Nous avons vu d’ailleurs dans ce secteur de nombreux jeunes étudiants, souvent salariés en caisse à temps partiel, faire grève comme à Auchan pour dénoncer le fait qu’ils soient exclus des primes sous prétexte de leur contrat précaire. De la même manière chez Casino ou encore Intermarché, Robin raconte « des primes ont été données en bon d’achat de 50 euros  », Laura ajoute « Dans mon Intermarché pas de prime, juste des chocolats de Pâques invendus ». Ailleurs chez Monoprix, une salariée de plus de 20ans qui avait attrapé le Covid19 a expliqué « avoir attrapé le Covid19 m’a retiré 800€ de prime », pourtant après avoir travaillé jusqu’à tomber malade et finir en réanimation.

Nous pouvons également ajouter les témoignages de Omar chauffeur routier « on n’a pas arrêté durant le confinement au final rien », Kevin ascensoriste qui a travaillé durant le confinement « rien a changé pour nous, à part certains chantiers arrêtés, pour le reste on a continué ou encore les interventions pour dépannage d’ascenseur ou de gens bloqués, mais on a aucune prime ».

Bien sûr dans plusieurs secteurs des primes ont finalement été transmises, souvent dans la santé ou la grande distribution, malgré les critères excluants qui ont été appliqués. Cependant de manière globale les promesses de Bruno Lemaire n’ont pas été tenues par le patronat, dans une période où justement 56% des travailleurs en chômage partiel disent avoir perdu du salaire pendant la crise, et même lorsqu’ils ont travaillé, c’est le cas par exemple de Salim préparateur de commande dans la grande distribution « J’ai travaillé durant tout le confinement, je n’ai pas eu de prime, mais en plus de cela mon planning a beaucoup bougé durant la période, ce qui m’a fait perdre des horaires que je faisais avant le confinement, qui payées mieux ».

Ces témoignages que nous avons recueilli de nombreux salariés dans différents secteurs, montrent à quel point ont été révélés les antagonismes de classe et le mépris, une fois de plus, des salariés par le patronat et le gouvernement. L’absence de cette prime Covid ou l’attente encore de son versement, est présente dans les esprits à l’heure où à certains endroits les plans sociaux tombent, demandant une fois de plus aux travailleurs de se sacrifier pour la "survie" des entreprises, et où à d’autres endroits encore les promesses (insuffisantes) de primes et d’augmentations salariales, comme dans les services publics, s’assortissent d’un rallongement du temps de travail et d’une poursuite de la privatisation. Toutes ces inégalités, violences humaines, économiques et sociales, générées par la gestion capitaliste de la crise par le gouvernement ne tarderont pas à lui revenir comme un boomerang dans la période qui s’ouvre.




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