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Analyse

Russie. Jusqu’où ira la rébellion du Groupe Wagner ?

Aventure ou début d’une guerre civile ? La rébellion des paramilitaires privés du Groupe Wagner va affaiblir le régime de Poutine en interne et dans sa guerre en Ukraine, quel que soit son résultat.

Philippe Alcoy

24 juin 2023

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Russie. Jusqu'où ira la rébellion du Groupe Wagner ?

[ACTUALISATION – 25 juin 2023 : Quelques heures après la publication de notre article un accord a été trouvé entre le patron de Wagner et le gouvernement russe par l’intermédiaire du président biélorusse Alexander Loukachenko. Peu de choses sont claires à propos de cet accord, cependant une semble certaine : Prigojine partira pour la Biélorussie, les charges contre lui et ses partisans seront abandonnées. Mais il reste encore beaucoup d’interrogations sur le futur de la participation ou non de Wagner dans la guerre en Ukraine ; sur le fait de savoir s’il y aura des changements à la tête de l’appareil de défense russe, comme demandé par Prigojine ; sur les termes en général de l’accord, s’ils mettent fin à l’affrontement entre Wagner et le Kremlin ou si l’on doit s’attendre à d’autres offensives de ce type dans le futur.

Quant au pouvoir russe, il est certain que Prigojine semble en sortir renforcé. Même si l’on ne connaît pas les détails de l’accord, les bains de foule dont les combattants de Wagner ont bénéficié laissent leur patron dans une position militaire et politique favorable dans la perspective d’une lutte pour la succession de Poutine. Le Kremlin et Poutine ont été affaiblis, même si le président russe a évité des images d’affrontements sanglants sur son propre territoire et qu’en fin de compte c’est lui qui reste aux commandes. Autrement dit, la situation reste ouverte et il faudra attendre pour avoir une vision plus claire sur l’évolution de la situation interne et externe de la Russie.]

La guerre dans la guerre. Les frictions entre le patron du Groupe Wagner, l’oligarque Yevgeny Prigojine, et les hauts dirigeants de la défense russe, le ministre de la Défense Sergei Choïgou et le chef d’État-major général des forces armées Valeri Guerassimov, étaient connues de tout le monde. Mais depuis vendredi soir les frictions et l’opposition entre eux est devenue littéralement une guerre. Prigojine accuse l’armée russe d’avoir attaqué des bases de Wagner, et sa « rébellion » serait une réponse à cela. Mais il existe d’autres facteurs qui ont tendu la situation, comme la deadline imposée par le ministère de la défense obligeant tous les groupes paramilitaires, privés ou de volontaires, à se soumettre à son autorité. Cette mesure, soutenue par Vladimir Poutine lui-même, était inacceptable pour Prigojine. En outre, une autre décision défavorable pour Wagner avait été adoptée : désormais il lui était interdit de recruter des combattants dans les prisons russes (cette prérogative devient une exclusivité de l’Etat).

Ces mesures montrent que le Kremlin avait décidé de centraliser le commandement et surtout de contrôler les différents groupes armés privés ou semi-privés se battant au nom de la Russie en Ukraine. Wagner en fait partie et est sans doute le plus connu au niveau international. En outre, le patron de Wagner exprimait de plus en plus ouvertement des ambitions politiques, notamment dans une possible succession de Poutine. Il est plus que probable que le Kremlin ait décidé de réduire le pouvoir et l’influence de Prigojine. Mais la contradiction devant laquelle se trouve le régime c’est qu’au cours de la guerre les combattants de Wagner se sont montrés plus disciplinés et, dans une certaine mesure, plus efficaces que l’armée russe. Dans les dernières batailles en Ukraine, comme celle de Bakhmout, Wagner a été fondamental. Justement au cours de celles-ci la crise entre Prigojine et les dirigeants militaires russes s’est accentuée, le patron de Wagner accusant le ministre et le chef de l’Etat-major de ne pas fournir à temps ses combattants en munitions et autres matériels. Wagner a ainsi perdu des milliers de soldats, aux côtés d’autres milliers de soldats de l’armée russe.

C’est dans ce contexte que Prigojine a décidé de lancer sa rébellion/mutinerie. Même si celle-ci prend des airs « d’aventure militaire », il est en réalité trop tôt pour la qualifier ainsi. Certains analystes affirment que Prigojine dirigerait une armée de 25 000 soldats. Cela paraît peu pour inquiéter l’armée et l’Etat russes. Or, dans ce type de confrontations les forces peuvent se multiplier selon certains facteurs. L’un de ces facteurs c’est la perception de l’ennemi et donc la résistance opposée par les soldats de l’armée russe. Et de ce point de vue, les premières heures de l’avancée des forces de Wagner montrent une situation inquiétante pour le Kremlin. En effet, les témoins sur place évoquent très peu d’affrontements ou de faible intensité, voire pas d’affrontements du tout. Autrement dit, une partie des soldats de base et peut-être même certains chefs intermédiaires de l’armée ne semblent pas vouloir se battre contre les forces de Wagner. C’est comme cela que Prigojine a pu prendre le contrôle de Rostov, une ville de plus d’un million d’habitants et l’un des centres névralgiques du commandement des opérations russes en Ukraine, parmi d’autres, presque sans encombre.

Pour gagner la base de l’armée russe, et même une partie de la population, Prigojine s’appuie sur un certain sentiment de mécontentement vis-à-vis de la guerre (ou de la conduction de la guerre) parmi les soldats, les conscrits, les volontaires, peut-être aussi les familles des soldats morts ou blessés, et même parmi certains officiers, voire des oligarques. En effet, Prigojine est (était ?) un partisan de la mobilisation totale, d’un effort de guerre plus important et d’une politique plus dure contre l’Ukraine. Or, dernièrement il a tenu un discours « critique » à l’égard non seulement de la conduction de la guerre, mais des raisons de la guerre elle-même. Il a affirmé qu’il n’y avait aucun plan de la part des Ukrainiens et de l’OTAN d’attaquer le Donbass ou la Russie, que le complot nazi était faux, que ces prétextes ont été inventés par le ministre de la défense et des oligarques qui tirent des profits de l’industrie de la guerre.

Prigojine, pour le moment, dirige ses critiques essentiellement contre les dirigeants du secteur de la défense russe, épargnant Poutine. Cependant, sa critique sur la guerre et les raisons qui ont poussé le Kremlin à lancer son offensive contre l’Ukraine est une attaque directe contre le président russe. Également, même si les objectifs de la rébellion de Wagner ne sont pas complètement clairs, Prigojine dit cibler exclusivement Choïgou et Guerassimov. Or, il est impossible de dissocier ces deux dirigeants de Poutine. Autrement dit, Prigojine avec son offensive vise également Poutine. Cependant, le plus probable c’est que le patron de Wagner évite de cibler ouvertement Poutine afin de ne pas contrarier la base sociale du président qui pourrait être d’accord avec les critiques de Prigojine mais qui pourrait également s’opposer à lui s’il se montrait hostile à Poutine.

Poutine pour sa part n’a pas prononcé le nom de Prigojine dans son discours non plus. Mais il a fait un appel à la base de Wagner, définissant cette rébellion comme une « trahison » et un « poignard dans le dos » de la Russie. Si, on ne peut pas exclure que cette attitude de la part des deux leaders cherche à laisser ouverte la possibilité d’une négociation, la réalité c’est que le FSB, services secrets russes, ont ouvert une enquête contre Prigojine, ce qui semble indiquer une rupture définitive. En effet, l’heure est plutôt à savoir qui est avec qui ; qui sont les « fidèles » et qui sont les « traitres ». La question de la fidélité à l’égard des chefs est primordiale dans les conceptions politiques de Poutine, qui lui-même a toujours été un fidèle de ses supérieurs, même après leur chute (comme cela a été le cas de son « mentor », Boris Eltsine, que Poutine a protégé jusqu’à sa mort).

En ce sens, pour les dirigeants du régime c’est le moment d’exprimer leur fidélité. Et de ce point de vue, pour le moment, il n’y a aucun dirigeant important qui ait exprimé son soutien à Prigojine. Au contraire, à la différence de Poutine, certains n’hésitent pas à dénoncer ouvertement Prigojine. Dimitri Medvedev a ainsi appelé à se regrouper autour du président russe contre « l’ennemi extérieur et intérieur ». Le leader tchétchène, Ramzan Kadyrov, a pour sa part déclaré dans un communiqué sur Telegram : « J’ai averti à plusieurs reprises que la guerre n’est pas le moment d’exprimer des griefs personnels et de résoudre des différends à l’arrière. Le front intérieur doit toujours être calme et fiable. Imaginez ce que ressentent les soldats dans les tranchées, avec l’ennemi en face d’eux et une aventure périlleuse derrière eux. Nous parlons de stabilité, de cohésion de l’État, de sécurité des citoyens ». Poutine a de son côté informé de la situation les gouvernements de Biélorussie, d’Ouzbékistan et de Kazakhstan, ses alliés régionaux les plus proches et avec qui il a des accords militaires en cas d’agression.

Une chose est claire : cet affrontement interne en Russie est de l’or pur pour l’Ukraine. Comme l’explique l’analyste militaire, Lawrence Freedman, pour le commandement militaire ukrainien, « des opportunités inattendues s’ouvrent aux opérations offensives ». On pourrait s’attendre à une offensive ukrainienne dans le Donbass ou sur d’autres points clés de la défense russe. Mais la question est de savoir si Kiev et notamment ses alliés considèrent qu’une déstabilisation profonde de la Russie leur bénéficie ou pas. En effet, les dirigeants occidentaux pour leur part disent suivre attentivement la situation mais l’inquiétude est palpable. De son côté, le président turc, Erdogan a exprimé son soutien à Poutine tout en lui demandant de réagir de façon « rationnelle et sensible ».

La situation reste donc ouverte et dangereuse. Il est encore trop tôt pour dire vers où elle va. Il semble que Prigojine ne dispose pas de forces politiques pour mener à bien un coup d’Etat. Le soutien de la base militaire et de la population seront déterminants. En ce sens, on est peut-être face à une sorte d’aventure militaire mais aussi peut-être face au début d’un conflit qui pourrait évoluer vers une guerre civile, sans que l’on puisse exclure des scénarios intermédiaires comme des négociations (bien que cela reste peu probable). Ce qui se passera dans les prochaines heures en Russie pourrait avoir des conséquences pour tout le continent européen et au-delà (n’oublions pas que Wagner intervient dans plusieurs pays africains en guerre). La déstabilisation de la Russie a toujours été une inquiétude des dirigeants impérialistes européens, malgré les déclarations et politiques hostiles à l’égard de Moscou. La Russie reste une puissance nucléaire dont la déstabilisation ouvre des scénarios complexes. Dans tous les cas, et quel que soit le résultat de cette rébellion, tout indique que le pouvoir de Poutine en sortira affaibli.


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