^

Politique

Édito

Appel à la délation contre « l’hydre islamiste » : Macron surenchérit sur le terrain de l’extrême-droite

Après avoir repris le programme de l’extrême-droite sur l’immigration, Macron a appelé à la délation contre « l’hydre islamiste ». Un discours aussitôt suivi de premières annonces de Castaner qui a listé les critères de « radicalisation » parmi lesquels figurent le port de « la barbe ». Si la nature de l’offensive réactionnaire est sans précédent pour un président en exercice, elle est en définitive l’expression d’une fuite en avant du macronisme visant à éteindre une crise qui touche l’Etat en son cœur, sur fond de contradiction interne et externe.

mercredi 9 octobre

Crédit photo : PHILIPPE WOJAZER/POOL/AFP/Archives

Macron durcit le ton pour marcher sur les plates-bandes de l’extrême droite

Dans son discours de ce 8 octobre d’hommage aux quatre victimes de Mickaël Harpon, Emmanuel Macron est allé loin. Très loin même. L’objectif : durcir le ton, dans le cadre de la nouvelle bipolarisation entre La République En Marche et le Rassemblement National, et, de fait, marcher sur les plates-bandes de l’extrême droite, n’hésitant pas à glisser un peu plus vers un discours à même d’attiser l’islamophobie.

« Vos collègues sont tombés sous les coups d’un islam dévoyé et porteur de mort qu’il nous revient d’éradiquer » a ainsi déclaré Emmanuel Macron, invoquant un « irréductible esprit français de résistance » face à « l’hydre islamiste ». Un discours décrit par beaucoup comme « martial », aux accents très proches de ceux de l’extrême-droite, et qui s’inscrit dans un tournant « régalien » plus général dans le cadre de l’Acte II du quinquennat, marqué notamment par la volonté de l’exécutif de remettre l’immigration au cœur du débat.

Pourtant par-delà cet appel à l’ « union nationale » qui n’a rien de nouveau, de l’attentat de Charlie Hebdo à l’hommage de Macron à Arnaud Beltrame, le discours du président a franchi une étape en appelant l’ensemble de la population à « se mobiliser pour agir ». Décrivant ce qui serait une « société de vigilance », Macron a ainsi appelé les Français à « savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement d’avec les lois et valeurs de la République ».

Un véritable appel à la délation qui peut instaurer un véritable climat de paranoïa et de susciter une intensification des tensions islamophobes déjà vives. Quelques jours après que les polémiques autour du discours d’Eric Zemmour aient rappelé la vivacité de la haine contre les musulmans dans une partie de la droite, et après l’agression au couteau d’une femme voilée le mois dernier, c’est à un jeu dangereux que se livre Macron, auxquels certains ont d’ailleurs choisi de répondre par la dérision sur les réseaux sociaux qui ont vu fleurir le hashtag #SignaleUnMusulman.

Un appel impuissant à l’unité nationale dans un contexte de crise au cœur de l’appareil d’Etat et de délégitimation du pouvoir

Pourtant, si les propos du président de la République, cherchant à se parer de la posture du chef d’Etat, sont inquiétants et marquent un saut dans l’offensive sécuritaire, ils déguisent difficilement la réalité d’un exécutif sous tension. Ce saut réactionnaire masque mal la tentative de couper court à une crise sans précédent qui fait suite à l’attaque terroriste en plein cœur de l’appareil d’Etat et des renseignements généraux remettant en cause plus en général le maintien de l’ordre. Une crise, aggravée par la gestion calamiteuse de l’exécutif, qui tombe à pic pour le RN qui comptait faire ses choux gras sur « l’islam radical » et en appelle non seulement à la démission de Castaner mais aussi du premier ministre.

Qui plus est, cette crise s’ouvre au plus mauvais moment, celui d’une situation plus générale où le gouvernement cherche à reprendre la main dans le cadre d’un Acte II qui semble déjà lui échapper. Depuis la rentrée, l’ensemble de la politique portée par le gouvernement suscite des tensions. Du côté de l’écologie, l’incendie de Lubrizol a considérablement affaibli la posture du gouvernement sur ce thème, lui qui souhaitait en faire un axe pour s’adresser à la jeunesse. Sur le dossier des retraites, grande réforme du quinquennat, l’exécutif a dû étendre considérablement son calendrier pour laisser du temps aux négociations mais reste menacé par l’annonce d’une grève illimitée à la RATP à partir du 5 décembre, locomotive potentielle d’un "tous ensemble". Enfin, sur le plan sécuritaire, Macron fait face à une contestation profonde à l’intérieur même de la police, que l’attentat ne fait qu’intensifier tandis que la démission de Christophe Castaner est réclamée par toute une partie de l’opposition.

Enfin, l’Acte II du quinquennat et l’accent mis sur l’immigration n’est pas sans générer des contradictions parmi les députés LREM, qui s’étaient déjà divisés en début de quinquennat à l’occasion de la Loi Asile et Immigration. Si à l’époque le gouvernement avait réussi à ressouder les parlementaires, l’Acte II pourrait générer de nouvelles tensions, comme le démontre la révélation que l’exécutif a réussi de justesse à empêcher la publication d’une tribune s’opposant au tournant de Macron sur l’immigration signée par 100 députés fin septembre.

Dès lors et dans un tel contexte, le « Faisons bloc ! » de Macron pourrait bien revêtir un autre sens que celui que Macron prétend lui donner. D’abord tenter de résoudre une crise sans précédent dans l’appareil d’Etat en jouant à la surenchère sur le terrain de l’extrême-droite pour couper court à son offensive. Appel impuissant à la nation dans un contexte de délégitimation profonde de la parole présidentielle, son rôle politique pourrait en revanche être d’adresser un message clair à la majorité : face à une situation tendue que l’attentat terroriste ne fait qu’amplifier, unissez-vous derrière moi ou nous périrons.




Mots-clés

Macronisme   /    Christophe Castaner   /    Islamophobie   /    Attentat   /    Emmanuel Macron   /    Politique