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#FUERAPIÑERA

Chili. L’auto-organisation se met en route à Santiago et à Antofagasta (partie II)

Il y a deux semaines, plus 500 personnes se sont réunies à Antofagasta, au Chili, et environ 300 ont participé à la rencontre #FueraPiñera à Santiago. Travailleurs, étudiants et riverains ont discuté des mesures à prendre pour faire face à la répression et organiser la grève générale jusqu'au départ du régime de Piñera.

mercredi 20 novembre

=> Lire le premier article "Chili. L’auto-organisation se met en route à Santiago et à Antofagasta (partie I)"

Samedi 9 novembre a eu lieu à Santiago la Rencontre ouverte #FueraPiñera à l’Hôpital Barros Luco, lieu emblématique de la ville, organisée par le Fenats (syndicat travailleurs de la santé), avec le Cordón Santiago Centro. Pendant ce temps à Antofagasta, ville minière et portuaire au Nord du pays, s’est tenue une rencontre de secteurs en lutte, organisée par le Comité d’urgence et de défense (Comite de Emergencia y Resguardo), et à l’initiative du collectif des Professeurs du Collège d’Antofagasta. Ce comité regroupe maintenant des travailleurs, des habitants, des étudiants, pour organiser la mobilisation à la base.
Pour comprendre quelle est le caractère stratégique de ces rencontres, nous publions ici la seconde partie de l’interview de Fabián Puelma, dirigeant du Parti des Travailleurs Révolutionnaires (PTR), organisation chilienne sœur du CCR, courant du NPA qui anime Révolution Permanente.

Révolution Permanente : Quel a été votre rôle pour développer le front unique avec les principales organisations syndicales et sociales du pays ?
Fabián Puelma : Avec le Parti révolutionnaire des travailleurs (PTR, Chili) mais aussi des groupes militants mis en place à notre initiative, comme Vencer, Pan y Rosas et des collectifs de syndicalistes combattifs, nous avons été parmi les organisateurs des Rencontres de Santiago et Antofagasta. Dès les premiers jours du soulèvement, en plus de participer activement à la grève des travailleur.se.s de l’hôpital Barros Luco, en développant la coordination avec les habitants et les étudiants du quartier, nous avons proposé de mettre sur pied avec diverses organisations syndicales, sociales et politiques, des instances de coordination de la lutte, telles que le Comité d’urgence et de défense d’Antofagasta et le Central Santiago Cordon. Nos militant.e.s se sont mis à fond sur cette tâche. Nous l’avons également fait avec La Izquierda Diario, qui a ainsi gagné la reconnaissance et le respect de milliers de personnes en tant qu’outil à la disposition du soulèvement populaire et de son organisation. C’est comme cela que notre journal a atteint un record de 2 millions de visites en à peine plus de trois semaines.

RP : Comment cela s’est fait à Santiago ?
FP : A Santiago, nous avons proposé aux Fenats (Fédération syndicale) de l’hôpital Barros Luco de promouvoir une Rencontre avec l’axe « Piñera dégage », et l’idée a enthousiasmé les travailleurs, qui ont pris l’initiative de l’organiser. Tant à Santiago qu’à Antofagasta, nous nous sommes entretenus avec un large éventail d’organisations syndicales, d’étudiants, de défense des droits humains, et de la gauche politique pour organiser les réunions ensemble. Nous ne voulons pas que les espaces de coordination auxquels nous participons restent cantonnés à regrouper seulement un secteur d’activistes, mais plutôt qu’ils s’élargissent pour devenir de véritables cadres d’auto-organisation, dans les lieux de travail, d’études et les quartiers. Nous luttons pour imposer le front unique (« frapper ensemble et marcher séparément » selon la formule consacrée du dirigeant révolutionnaire bolchévique Léon Trotsky) aux organisations de masses, dirigées aujourd’hui principalement par des partis réformistes comme le Frente Amplio et le Partido Comunista. Nous savons qu’ils ne veulent pas pousser à l’auto-organisation ni mener la lutte jusqu’au bout. Nous l’avons vu samedi : pendant la grande Rencontre d’Antofagasta, une poignée de dirigeants de la Mesa Social (coordination de syndicats et d’associations) se réunissaient ailleurs, alors même qu’ils étaient invités, et que même les syndicats faisant partie d’Unidad Social, comme l’Union syndicale des travailleurs portuaires, participaient à la rencontre. Nous savons par notre propre expérience que la bureaucratie syndicale fuit comme la peste tout espace qu’elle ne peut contrôler. C’est pourquoi nous œuvrons activement pour la coordination la plus large, parce que le front unique ne se fera pas par des accords diplomatiques ; nous devons avoir suffisamment de force pour l’imposer.

RP : Est-ce que tu peux revenir sur le rôle stratégique de ce front unique ouvrier par rapport à la mobilisation actuelle ?
FP : La réunion d’Antofagasta a montré qu’il s’agit d’un objectif qui se concrétise. Le Comité d’urgence et de défense et son élargissement après la Rencontre, montrent que c’est déjà un espace d’organisation des mobilisations à Antofagasta, largement reconnu et disposant d’un poids politique dans la ville. Au point que pour discuter des perspectives du soulèvement à la tlévision locale, ce sont ses référents qui sont invités. Nous défendons ce cadre et l’organisons, mais c’est un espace plus large où il y a différentes positions politiques. Notre pari en tant qu’organisation est que le Comité se développera pour devenir un véritable germe de pouvoir ouvrier et populaire au niveau local, qui soit en mesure d’organiser la grève générale. La Rencontre est un point d’appui important à cet égard, mais nous savons qu’il reste encore beaucoup de chemin à construire.
A Santiago, capital du pays, il y a une plus grande dispersion et la bureaucratie syndicale a un plus grand poids. Dans ce contexte, la Rencontre #FueraPiñera formait fondamentalement un pôle de regroupement des militants politiques, syndicaux et associatifs, qui permette de renforcer la voix de ceux d’entre nous qui luttent pour que Piñera dégage et rejettent toute négociation avec ce gouvernement meurtrier. Mais contrairement à d’autres espaces, il s’appuyait sur une importante organisation syndicale qui a fait preuve d’une énorme capacité de mobilisation, comme la Fenats de l’hôpital Barros Luco et d’autres syndicats de la santé à l’hôpital Sótero del Rio et l’hôpital Eloísa Díaz qui ont été également construit ce cadre. C’est pourquoi il est tout à fait incompréhensible que des organisations telles que l’ACES (Assemblée Coordinatrice des Etudiants Secondaires du Chili) ou la coordination des assemblées territoriales, deux organisations qui s’étaient engagées à apporter leur aide, n’y aient finalement pas participé, sans poser la moindre différence politique. Ceux qui veulent "faire leur propre cuisine" en divisant les secteurs qui devraient mener lutte commune pour dégager Piñera en refusant toute négociation, soit jouent le jeu des partis réformistes, soit ne sont pas à la hauteur d’un des soulèvements populaires les plus importants de l’histoire du Chili.
C’est pour cela que nous continuerons à insister d’avancer dans la coordination et l’unité pour mener le combat pour dégager Piñera, avec tous les secteurs et organisations qui refusent le dialogue avec ce gouvernement qui a du sang sur les mains. Il est aussi nécessaire de dénoncer les directions des organisations de masse qui utilisent des manœuvres bureaucratique pour contenir la mobilisation. Lorsque cela a été le cas, par exemple avec la Mesa Social et que quelques dirigeants ont décidé d’enlever du programme la lutte pour dégager Piñera, nous et l’ACES l’avons fait. Nous devons nous unir dans un pôle qui lutte pour développer l’unité d’action commune de tous les travailleurs, syndicats, étudiants, organisations de défense des droits démocratiques et des droits de l’homme, avec un programme indépendant de la bureaucratie, pour dégager Piñera et pour la grève générale. D’autant plus quand le gouvernement et le régime cherchent à nous utiliser pour sauver Piñera et les institutions héritées de la dictature.

RP : Peux-tu revenir sur l’auto-organisation et pourquoi est-elle une urgence stratégique ?
FP : De notre point de vue, la défense des cadre d’auto-organisation revêt une importance stratégique supérieure à une simple coordination de lutte. Nous nous situons à un moment crucial de la mobilisation. L’énorme manifestation de ce vendredi a été une réponse à l’agenda répressif annoncé par le gouvernement jeudi. Pour lui, cela a signifié une défaite politique, ce qui l’a laissé sans voix. C’est pourquoi il pose maintenant un nouveau piège, avec son ouverture à discuter de changements constitutionnels partiels ou d’une nouvelle constitution au Congrès. L’objectif de Piñera est de parvenir à un accord avec son ancienne coalition pour sauver son gouvernement et tenter de canaliser l’explosion sociale dans le cadre de ce régime pourri. Tout cela sans renoncer au discours de "l’ordre public" pour justifier la répression de ceux d’entre nous qui continuons à nous mobiliser dans la rue.

RP : A quel point cette manœuvre a-t-elle des chances d’aboutir ?
FP : Le succès de cette manœuvre ne dépend plus de Piñera, qui est un véritable mort-vivant, pas plus que de partis de l’ancienne coalition, mais bien de la gauche réformistes : du Frente Amplio et du Parti communiste. Ils ont rejeté le soi-disant "congrès constituant", exigé une Assemblée constituante et insisté sur l’idée d’une réforme constitutionnelle pour permettre à un plébiscite de décider des modalités de rédaction d’une nouvelle Constitution. Pourquoi insistent-ils sur un plébiscite, alors que les rues s’étaient déjà prononcées il y a des semaines ? Parce que c’est la seule "voie institutionnelle" pour avaliser une Assemblée constituante. Mais un plébiscite ne peut être contraignant que si une partie de la droite approuve cette idée au Sénat. La bourgeoisie et la droite ont déjà dit que l’Assemblée constituante est une "ligne rouge" qu’elles ne franchiront pas. La stratégie consistant à transformer le soulèvement en une monnaie d’échange pour faire pression sur le régime (passant de "tous les canaux de dialogue ouverts" de Pablo Vidal à la demande de "dialogue sans exclusion" du Parti communiste), est donc une impasse qui ne fait que valider Piñera au gouvernement et maintenir ce régime pourri et meurtrier sur ses pieds.

RP : Quelle est la différence entre l’Assemblée Constituante que vous défendez et celle défendue par exemple par le PC et le Frente Amplio ?
FP : Les manifestants dans les rues demandent de décider de tout et de tout changer. Une Assemblée constituante véritablement démocratique doit élire des représentants tous les 10 000 électeurs, des électeurs qui touchent le même salaire qu’un enseignant et qui sont révocables s’ils trahissent le mandat populair. Une assemblée où les plus de 14 ans puissent voter et être élus. Une assemblée qui soit libre de discuter de tout sans entraves, et soit est vraiment souveraine, c’est-à-dire sans qu’aucune institution ne se trouve au-dessus d’elle. Il est évident que parvenir à une solution véritablement démocratique comme celle-ci, est impossible dans le cadre de ce régime et avec Piñera au gouvernement.
Pour la même raison, une Assemblée constituante véritablement démocratique, libre et souveraine ne peut être convoquée et organisée que par les instances de coordination et d’organisation qui surgissent dans le feu de la lutte et qui, comme nous l’avons dit, doivent être encouragées par les principales organisations de masse et exprimer le front unique ouvrier. Pour nous, la nécessité de promouvoir et de renforcer les comités, les cordons, les coordinations et les réunions relève de cette urgence stratégique, et c’est la lutte que nous livrons dans toutes les instances d’organisation auxquelles nous participons.
En tant que marxistes, nous sommes conscients que les Constitutions et les lois ne sont que l’expression du rapport de forces entre les classes. C’est pourquoi le discours de la bourgeoisie pour défendre son régime et ses institutions n’est rien d’autre qu’une manière voilée de défendre son pouvoir de classe, l’exploitation et les oppressions. Et comme on le voit avec le coup d’Etat en Bolivie, lorsque la situation l’exige, ils n’ont aucun mal à passer outre leurs propres limites institutionnelles et faire peser leur puissance économique et militaire pour défendre leurs intérêts.

RP : Et quelles devraient être les principales revendications de cette Assemblée Constituante libre et souveraine ?
FP : Au Chili, nous luttons pour que Piñera soit défait à travers la grève et nous mettons en avant une issue démocratique comme l’Assemblée constituante libre et souveraine afin de mettre fin à l’héritage de la dictature, discutant des mesures d’urgence pour mettre fin au pillage et à l’exploitation, et pour mettre les ressources entre les mains de la classe ouvrière et de la majorité de la population pour les salaires, les pensions de retraite, la santé, la formation, le logement, le droit des peuples à l’autodétermination et toutes nos revendications. Mais nous savons que les vrais pouvoirs comme le grand patronat, les forces armées, résisteront à toute mesure qui va à l’encontre de leurs intérêts. La seule façon de les vaincre, c’est de mettre fin à la dictature du capital et d’avancer vers un gouvernement des travailleurs qui rompe avec le capitalisme. C’est pour cela que cette lutte va de pair avec la lutte pour construire un Parti révolutionnaire de la classe ouvrière, qui soit à l’avant-garde de la lutte des classes et qui bataille pour constituer des organes d’autodétermination des masses afin de lutter pour un programme qui permettra de dégager Piñera et tout son régime, et d’avancer vers une solution favorable aux travailleurs et à la majorité de la population ; une force qui peut prendre du poids dans de larges secteurs afin d’empêcher que ce régime et ses manœuvres ne s’imposent à nouveau, aidées par les déviations du Partido Comunista et du Frente Amplio vers l’impuissante voie parlementaire, pour que tout reste comme auparavant.




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