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Grève des contrôleurs SNCF : la « Gilet-jaunisation » qui inquiète gouvernement et directions syndicales

A l'aune de la présentation de la réforme des retraites, le gouvernement ne s'attendait pas à ce qu'une grève vienne perturber la période des fêtes de fin d'année. La tension provoquée au sommet montre à quel point cette grève de Noël a dépassé le cadre des revendications salariales des contrôleurs SNCF.

mercredi 28 décembre 2022

Les cheminots de Paris Nord pendant la grève contre la réforme des retraites en 2019. Crédit photo : O Phil des Contrastes

Radicalité à la base et tendance au débordement des directions syndicales

« Gilet-jaunisation », « radicalité à la base », « syndicats totalement dépassés », la semaine dernière les qualificatifs se sont multipliés dans la presse pour définir le mouvement de grève de fin d’année impulsé par un collectif de contrôleurs de la SNCF appelé CNA – Collectif National des ASCT –, qui recense pas moins de 3.000 agents sur un groupe Facebook. Dans sa description, ce dernier se revendique « apolitique » et « non-syndiqué ». Depuis 2019 et la grève spontanée des agents du Technicentre TGV Atlantique de Châtillon, l’usage de ces qualificatifs pour analyser une mobilisation sur le terrain du mouvement ouvrier montre encore une fois que, quatre ans après l’irruption du mouvement des Gilets jaunes en novembre 2018, son spectre continue à planer sur le gouvernement.

Toutefois, si la grève des agents de bord SNCF rappelle par certains aspects le mouvement des Gilets jaunes (usage des réseaux sociaux, apolitisme revendiqué, etc.), le parallèle entre ces deux mouvements s’arrête là. Tout d’abord car le mouvement des Gilets jaunes ne peut se réduire à un « mouvement social » classique ou à une simple grève en dehors des clous syndicaux, mais a constitué une révolte contre Macron mettant la question démocratique au cœur. Dès lors, la comparaison n’est non seulement pas adéquate, mais tend à banaliser ce qui a pu constituer l’un des mouvements les plus subversifs de la Vème République. Pour autant, le terme « Gilet-jaunisation » peut s’entendre dans le cadre de ce mouvement comme une manière d’illustrer la tendance de la base à déborder le plan de bataille classique porté par les directions syndicales.

Certes, les collectifs de grévistes ne sont pas nouveaux à la SNCF. On pensera par exemple tout d’abord à la coordination lors de la grande grève de 1986, ou plus récemment au collectif Inter-gare constitué en 2018 contre la stratégie de « grève perlée » défendue par la direction de la CGT au moment de l’adoption de la réforme ferroviaire, ou encore à la coordination RATP-SNCF de 2019-2020 qui a émergé pendant la lutte contre la réforme des retraites. Mais ces collectifs et coordinations ont vu le jour sous l’impulsion de militants révolutionnaires, afin de développer l’auto-organisation à la base contre les manœuvres bureaucratiques des directions syndicales. Tandis que la constitution du Collectif National des ASCT (CNA) résulte davantage de la crise des corps intermédiaires qui a marqué le premier quinquennat Macron et qui continue de caractériser la situation politique nationale.

Un phénomène qui s’illustre par la défiance vis-à-vis des organisations syndicales et de leur capacité à obtenir des victoires grâce à leur méthode de mobilisation traditionnelle. Les Gilets jaunes dénonçaient ainsi la passivité des « manifs plan-plan » ou encore les trahisons des bureaucraties syndicales. C’est dans la même veine que le CNA exprimait des critiques contre « les gué-guerres entre boutiques syndicales » et les stratégies ayant menées les grèves de cheminots aux dernières défaites. Cependant, ce discours n’est pas tombé dans l’anti-syndicalisme primaire, notamment du fait que de nombreux ASCT qui composent le CNA sont eux-mêmes syndiqués. C’est justement la force de ce mouvement qui a vu un secteur important de cheminots montrer des signes de radicalité, tout en mettant les organisations syndicales face à leurs bilans et stratégies.

Les organisations syndicales justifient, de leur côté, l’apparition de ces mouvements venus d’en bas du fait de la mise en place des CSE qui ont agrandit les périmètres d’intervention des élus, les éloignant du terrain et donc de leur rôle de courroie de transmission des doléances des salariés. Cette réforme visait en effet à réduire le nombre de délégué du personnel et fragiliser leur rôle. Tôt ou tard, leur absence sur le terrain devait laisser place à l’émergence d’une nouvelle radicalité. Toutefois, cet élément ne suffit pas à expliquer la méfiance vis-à-vis des organisations traditionnelles qui a menée à la constitution du CNA. C’est ainsi que dans un article publié en 2017 déjà, Anasse Kazib expliquait : « Entre chacun pour soi, et chacun pour sa chapelle, course à l’échalote pour ce qui est des élections, division syndicale à l’heure d’organiser la lutte, intérêts d’appareils, des élus qui sont loin de la réalité quotidienne des salariés… voilà les ingrédients qui permettent de comprendre pourquoi il existe un rejet vis-à-vis des organisations syndicales ou autres, une certaine méfiance ».

Un mouvement qui inquiète le gouvernement à l’aune de la réforme des retraites

Si la grève des contrôleurs est « catégorielle » de par ses revendications, elle a permis de montrer à l’ensemble des cheminots et au-delà, qu’une mobilisation peut se construire « par en bas » et atteindre des taux de grévistes supérieurs à 90% – ce qu’aucune organisation syndicale n’a pu réaliser chez les ASCT lors des dernières mobilisations importantes à la SNCF. Ce week-end de Noël, malgré l’ouverture des négociations et les manœuvres pour éviter la grève, ce sont plus de 50% des contrôleurs du pays qui se sont déclarés grévistes, impacte ainsi plus de la moitié du trafic sur certaines lignes et obligeant à la SNCF à annuler 200.000 billets. Sur RTL, le président de la SNCF Jean-Pierre Farandou a ainsi déclaré : « J’ai plus de quarante ans de maison, j’en ai vu des grèves, mais je n’en ai pas beaucoup vu le jour de départs comme ça ».

Comme la mobilisation de 1995 contre le Plan Juppé, ou celle de 2019 contre la réforme Delevoye, le mouvement de grève des agents de contrôle SNCF a mis en évidence l’importance politique des fêtes de fin d’année. Alors qu’il s’apprête à présenter les grandes lignes de la réforme des retraites le 10 janvier prochain, ce qui a inquiété en premier lieu le gouvernement c’est le niveau de détermination et de radicalité affiché par les grévistes, qui détonne avec celui des mobilisations traditionnelles encadrées par les organisations syndicales.

L’émergence d’un collectif en dehors des structures traditionnelles témoigne de l’éloignement des directions syndicales du terrain, et donc de leur affaiblissement pour « siffler la fin de la grève », rôle qu’il leur est dévolu comme en atteste leur retrait brutal des préavis de grève pour le week-end du nouvel an. A ce titre, l’émergence de mouvement « par en bas » comme celui des raffineurs en octobre dernier, et aujourd’hui la grève des contrôleurs, remet en cause la routine du « dialogue social » à la française. Si en ce début de second mandat, Emmanuel Macron a fait miroiter un « changement de méthode », sur la forme, afin de rallier tout ou partie des « partenaires sociaux » pour faire passer ses contre-réformes en évitant les explosions sociales incontrôlées, des contradictions continuent de s’exprimer. En effet, la multiplication des recours au 49.3 par Élisabeth Borne et la volonté de remettre en cause le droit de grève démontrent que rien n’a bougé dans le fond.

Par conséquent, cette politique qui tend à discréditer les bureaucraties syndicales dans leur rôle pour encadrer les mobilisation, et à renforcer les désillusions de la base vis-à-vis du « dialogue social », provoque l’isolement du gouvernement. A l’image du front syndical extra-large contre la réforme des retraites qui va jusqu’à la CFDT et la CFE-CGC. Symbole de la crainte au plus haut sommet de l’État suscitée par cette l’émergence de secteurs de base mouvement ouvrier prêt à en découdre sans attendre l’aval des directions syndicales, la presse rapporte qu’Emmanuel Macron a été « excédé par cette situation ». C’est notamment ce qui explique l’ampleur du cordon sanitaire dressé autour des grévistes, pour les couper du soutien d’autres secteurs de la population et d’autres cheminots.

Face à la radicalité de la base : « cheminot bashing » et attaque contre le droit de grève

Sans arriver jusqu’à réquisitionner des grévistes, le gouvernement a mené une énorme offensive contre la grève des contrôleurs, similaire à celle contre les raffineurs en octobre dernier. Les grévistes ont eu à faire au traditionnel « cheminot bashing » véhiculé par par les ministres d’Emmanuel Macron, aidé la direction de la SNCF, dans les grands médias. Le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, a ainsi parlé d’un « dévoiement » du « dialogue social, pour servir d’étendard à des revendications individuelles ». Tandis que le PDG de la SNCF affirmait : « Il n’y a aucun appel à la grève d’aucun syndicat, […] c’est quand même très inédit ». Un mensonge puisque de nombreux préavis ont été déposés par SUD-Rail et la CFDT à la demande du CNA.

La droite et l’extrême-droite n’ont pas été en reste. Le nouveau président des Républicains, Eric Ciotti, a ainsi qualifié le mouvement de « terrorisme social ». Ces attaques ont par ailleurs été légitimées par le secrétaire général de la CFDT, [Laurent Berger, qui a affirmé que « la CFDT n’est pas d’accord avec cette grève » – y compris contre l’avis de la fédération CFDT Cheminots – et a appelé à « sauver le week-end du Nouvel An ».

Cette offensive n’est pas dû au hasard. L’effet « Gilets-jaunes » qui infuse dans des entreprises importantes du mouvement ouvrier traditionnel, à l’instar de la SNCF, inquiète tellement le pouvoir, qu’il réfléchit déjà à une réforme de la loi de 2007 sur le service minimum dans les transports publics. Celle-ci avait déjà imposé l’obligation d’émettre un préavis par au moins une organisations syndicale représentative 15 jours avant le début de la grève, ainsi qu’une déclaration individuelle 48h avant le début de grève pour le salarié. Aujourd’hui, certaines pistes sont à l’étude comme l’allongement des délais de prévenance, ou encore ce que la droite appelle « la sanctuarisation » ou « droit de grève à l’italienne », c’est-à-dire l’interdiction du droit de grève à certaines dates comme les départs en vacances, ou sur certaines plages horaires de travail.

Covid-19 et inflation : le cocktail de la colère des « héros de la deuxième ligne »

L’émergence de grèves dans les secteurs comme les transports, l’énergie ou la grande distribution, qualifiés de « seconde ligne » depuis la crise sanitaire, est un fait important qui caractérise la séquence actuelle. C’est un des points de convergence entre les raffineurs, les travailleurs de Sanofi, les manutentionnaires de Geodis, ou encore les aiguilleurs du rail et les contrôleurs de la SNCF. Et pour cause, la politique sanitaire du gouvernement a durablement marqué les travailleurs des secteurs dits « essentiels », tandis que les patrons et les cadres étaient en télé-travail.

Ce sentiment de souffrir d’une « absence de reconnaissance » et d’avoir dû sacrifier sa santé pour garantir les profits des patrons sans percevoir de rétribution, tend à être décupler par la crise inflationniste. Dans Le Monde, Sophie Fay décrit ainsi les bases objectives de ce changement de subjectivité : « les travailleurs en première ligne à qui on a dit « vous êtes des travailleurs essentiel », [...] ne peuvent pas faire des économies d’essence avec le télé-travail par exemple. À ces travailleurs on ne donne rien sachant que ce sont les plus petits salaires, ceux qui subissent le plus cette inflation alimentaire. »

Pendant le confinement, certains politologues analysaient déjà cette contradiction entre le discours du gouvernement sur les métiers dits « essentiels » et les bas salaires des travailleurs occupant ces postes. Dans un billet intitulé « Virus et distance de classe » publié sur France Inter, Dominique Seux évoquait leur rémunération en ces termes : « On mesure dans ce genre de situation qu’il n’y a pas de cohérence entre utilité du travail et rémunération. […] Carrefour, Auchan, ont annoncé des primes pour ceux qui travaillent, c’est normal, mais il y a un côté dérisoire à cette récompense, c’est une réflexion générale sur les salaires qu’il faut ».

« Clusters ambulants », « police du masque », et chômage partiel : les contrôleurs SNCF au cœur de la gestion de la crise sanitaire

La grève des contrôleurs SNCF a parfaitement illustré ce changement de subjectivité. A plus forte raison chez les contrôleurs de TGV qui ont été aux premières loges pour voir les antagonismes de classe. D’abord au moment de l’annonce du premier confinement, lorsque l’ensemble des TGV ont été pris d’assaut en moins de 24 heures par la France des cadres supérieurs et des patrons qui se réfugiaient dans leurs maisons de campagne loin des centres-villes. Ensuite avec le chômage partiel, les agents de contrôle ont été confrontés à des baisses de revenus allant jusqu’à 40%, dues au fait d’avoir un salaire composé de primes non-comptabilisées pour le calcul de leurs droits. Une situation qui a même poussé certains d’entre eux testés positifs à la Covid-19 à continuer de travailler pour ne pas perdre de l’argent, créant la polémique.

De manière générale les contrôleurs ont été au cœur de la gestion de la crise sanitaire à bien des égards : que ce soit en assurant le service des TGV transportant des personnes en réanimation, à la « police du masque » dans les rames, ou encore en étant confronté à une filtration de l’air insuffisante qui faisait des trains de possibles « clusters ambulants ». Enfin, la période post-Covid n’a pas vu les choses s’améliorer, notamment cet été avec des tensions importantes sur le réseau ferroviaire dues à la gestion catastrophique de la SNCF des pannes et des incendies, consécutive au manque d’entretien du matériel, aux nombres spectaculaire de démissions parmi le personnel, et aux ventes de billets records avec parfois des mêmes places vendues par erreur à différents clients.

La grève des contrôleurs n’a donc été une « surprise » que pour ceux qui n’ont pas vécu ni compris ce que vivent les ASCT depuis quelques mois et années. L’impact de la grève, ainsi que l’émergence d’un collectif à la base, n’est que le produit d’une combinaison entre la crise sanitaire, la crise économique et la crise des corps intermédiaires, dans la continuité des luttes pour les salaires de ces derniers mois.

La levée des préavis de grève et le protocole de fin de conflit signé dans le dos

Les conditions dans lesquelles les préavis de grève des contrôleurs ont été levés donnent le flanc aux critiques de la base et ouvrent des brèches au sein des organisations syndicales. A l’instar de SUD-Rail, dont la pratique syndicale se voulait de mettre au cœur la démocratie ouvrière et l’autogestion », en s’opposant aux pratiques « verticales » de la CGT Cheminots. Or dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le syndicat SUD-Rail Alsace a critiqué la signature au nom de la fédération comme n’étant « pas en adéquation avec nos Statuts », en dénonçant que « ses adhérents non pas donné mandat en ce sens à la fédération », et en revendiquant que « la grève appartient aux grévistes ».

De même, plusieurs militants y compris de la CFDT Cheminots se sont exprimés sur les réseaux sociaux pour dénoncer la signature de l’accord sans aucune consultation des grévistes. Quant à la base du CNA, si certains retiennent principalement les avancés obtenues grâce à la mobilisation, beaucoup critiquent la manœuvre à trois bandes qui s’est jouée suite à la table ronde du 22 décembre sous pression de l’exécutif. Pour l’heure, si peu de militants se sont toutefois exprimés publiquement sur les conditions dans lesquelles les organisations syndicales ont négocié pour « sauver le jour de l’an », il est fort probable que ces débats ressurgissent tôt ou tard au sein des structures syndicales..

« La grève appartient aux grévistes » : la nécessité l’auto-organisation à la base

À bien des égards cette grève impulsée par la base est très progressiste dans la période. Néanmoins, sans tirer des bilans définitifs, il nous faut aussi dialoguer sur les limites de cette grève et du CNA. Cela afin de voir comment les acquis de ce processus pourront servir lors de la prochaine bataille des retraites, à la construction d’un mouvement qui s’appuie sur la radicalité des grévistes tout en cherchant à tisser des alliances avec d’autres secteurs et à gagner l’opinion publique à sa cause.

Tout d’abord au sujet du cadre d’organisation, le Collectif National des ASCT a finalement reproduit le même écueil que ce que les contrôleurs dénonçaient chez les organisations syndicales, à savoir une forme de « verticalité » et l’absence d’espace réellement démocratique. Un article du Monde relate ainsi que « l’un des leaders du CNA, animateur de la page Facebook, qui le week-end du 17-18 décembre cherchait à éviter que le mouvement n’impacte les départs de Noël, a dû se mettre en retrait, victime d’invectives et de menaces. La page Facebook a été mise en sommeil en début de semaine ». 

Une information qui coïncide avec le témoignage d’un contrôleur de Bordeaux dans les colonnes de Révolution Permanente : « Les membres du CNA ont consulté les agents après les négociations de la mi-décembre, mais le maintien de la grève l’a emporté. Après cela on a senti le malaise avec un post Facebook signé au nom du CNA et favorable à l’arrêt du mouvement, et derrière on nous a annoncé que le vote était faussé, car soi-disant infiltré par 200 extérieurs. Depuis nous avons vu que les consultations ont disparu et que la détermination du départ des animateurs de la page a laissé place à beaucoup de non-dits, jusqu’au communiqué d’aujourd’hui que nous avons découvert dans les médias ».

Cette expérience démontre que l’organisation en collectif ou encore l’utilisation d’un réseau social pour communiquer, ne peuvent se substituer aux principes élémentaires de démocratie ouvrière. Il y a donc urgence à ce que les contrôleurs définissent collectivement les règles de démocratie de ce collectif sans attendre l’avis d’une poignée de leaders auto-proclamés, qui, le jour où la mobilisation ne leur convient plus, décident de faire l’inverse de tout ce qu’ils ont critiqué. Pour rester dans le parallèle avec les Gilets jaunes on se souvient comment le fonctionnement via Facebook a permis de lancer le mouvement, mais avec le temps a montré de nombreuses limites : entre des leaders qui se faisaient la guerre par « live » interposés, les uns appelant à un lieu de départ, d’autres allant négocier à l’Élysée contre la volonté de la base etc…

Le meilleur antidote à tout cela est la mise en place d’assemblées générales souveraines et de comités de grève, qui se réunissent et appliquent les décisions votées par les grévistes dans les assemblées. De plus, ce type de cadre d’auto-organisation permet de penser les difficultés au quotidien et l’animation de la grève, la nomination de porte-paroles des grévistes, les caisses de solidarité pour tenir le mouvement, des actions communes visibles etc... A titre d’exemple, la « mise en sommeil » du CNA au moment où le gouvernement et le patronat ont mené l’offensive contre les grévistes a été décisive, alors qu’il aurait au contraire fallu désigner et envoyer des portes-paroles pour répondre à ces attaques dans les médias. Toutefois l’auto-organisation n’est pas un réflexe, c’est une tâche stratégique, c’est pourquoi nous pointons ces limites afin de préparer les prochaines batailles.

Pour une augmentation générale des salaires et contre la réforme des retraites : il faut un mouvement d’ensemble !

Une autre limite importante à laquelle la grève des contrôleurs s’est heurtée tient au caractère « catégoriel » ou « corporatiste » du mouvement. Si de telles grèves permettent de mobiliser un secteur précis sur des revendications immédiates avec plus de facilité, elles sont néanmoins un obstacle à l’élargissement et à la possibilité d’arracher des victoires qui demandent un rapport de force élevé ou qui posent un enjeu national, à l’instar de la réforme des retraites.

A ce titre, une des principales revendications des contrôleurs consistait à demander une augmentation d’environ 300€ de leur « prime de travail », avec prise en considération dans le salaire pour la retraite. Avec l’inflation, cette revendication s’est généralisée à de nombreuses entreprises, et il est clair qu’une grève catégorielle au sein de la SNCF n’aurait pas pu permettre à un secteur isolé d’une entreprise de 150.000 salariés d’obtenir gain de cause sans qu’elle ne s’applique ailleurs. La nécessité d’élargir à minima la grève à tous les salariés de la SNCF aurait dû se poser, qui plus est, après les 2% accordés par la SNCF lors des négociations annuelles du 7 décembre. Nous avons vu d’ailleurs fleurir sur les réseaux sociaux de nombreux cheminots s’interroger sur l’absence d’appel à généraliser la grève des contrôleurs à toute la SNCF, comme au moment où les raffineurs paralysaient le pays ouvrant ainsi une fenêtre de tir importante pour mener un combat d’ampleur.

Si la SNCF a dû céder à certaines revendications des contrôleurs, qu’est-ce que cela aurait été si l’ensemble des cheminots s’étaient mis en grève ? Quel aurait été le résultat si en plus des contrôleurs, les conducteurs, les aiguilleurs, les mainteneurs et d’autres cheminots avaient décidé d’amplifier la mobilisation initiale, ne serait-ce que sur un ou deux week-end ? Alors que la SNCF a attendu la fin de la grève et des négociations sur les salaires pour annoncer 2,2 milliards de bénéfices nets en 2022, nul doute qu’il aurait été possible d’arracher bien plus que ce que contient l’accord de fin de conflit signé par les directions syndicales.

Face aux manœuvres du gouvernement et des directions syndicales : préparer la bataille des retraites

Au-delà de la direction du CNA, c’est bien les directions syndicales qui par leur attitude ont été un frein à la possibilité de massifier ce mouvement. La CGT et l’UNSA ont totalement boycotté le collectif, tandis que SUD-Rail et la CFDT se sont contentés de rédiger un préavis de grève et participer aux tables rondes, sans chercher à impulser de stratégie gagnante, sous couvert de ne pas « s’approprier » le mouvement. Pourtant, les quatre organisations syndicales se sont empressées de signer le 23 décembre avant midi les conditions pour lever le préavis d’une grève dont elles n’étaient pas à l’origine et qu’elles n’ont même pas cherché à défendre face aux « cheminot bashing » dans les médias et aux attaques contre le droit de grève.

Autant de leçons à tirer pour les nombreux militants syndicaux qui, en décembre, ont vu les dirigeants de leurs organisations refuser de signer l’accord salarial à la SNCF, mais sans chercher à construire derrière la moindre perspective pour obtenir de véritables augmentations. De ce point de vue, il s’agit de dénoncer d’autant plus l’absence d’appel à rejoindre la grève des contrôleurs qui a mis en branle le gouvernement et la direction de la SNCF.

La construction d’un mouvement de grève fort qui rassemble non seulement les contrôleurs mais également l’ensemble des cheminots aurait déjà donné des résultats bien plus importants. Mais surtout, cela aurait changé radicalement l’état d’esprit du mouvement ouvrier à quinze jours de la présentation de la réforme des retraites par le gouvernement. Il est intéressant à ce titre de noter que sur la page Facebook « L’Union fait la force » qui compte quelques milliers d’agents RATP et qui avait joué un rôle dans le débordement des directions syndicales lors de la bataille des retraites de 2019, un post interroge : « Pourquoi ne pas faire pareil à la RATP sans syndicat ! Tout en profitant des préavis ! Car les syndicats SNCF viennent d’enlever leur préavis ! ».

Ainsi, force est de constater qu’une grève, même catégorielle, est capable de changer la subjectivité de nombreux travailleurs, comme le mouvement des raffineurs en octobre dernier l’avait déjà montré. Tirer les bilans positifs, comme négatifs, permet de penser les étapes à venir, notamment la prochaine bataille face à l’offensive anti-sociale historique que Macron s’apprête à annoncer avec la réforme des retraites. Il s’agit de mettre à profit toutes les expériences afin de construire un mouvement d’ensemble et interprofessionnel, qui se coordonne démocratiquement à la base pour déjouer les stratégies de la défaite, les manœuvres du gouvernement et des directions syndicales, et faire que « la grève appartienne aux grévistes ».



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