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Politique

Nationalisation sous contrôle ouvrier

Luxfer. Les ouvriers veulent sauver des vies en relançant la production de bouteilles à oxygène

En mai 2019, la direction de Luxfer a annoncé la fermeture de son usine de Gerzat, depuis les ouvriers se battent pour le maintien de la production, notamment de bouteilles à oxygènes. Dans la crise sanitaire actuelle, alors que les patrons pensent à leur profit et que le gouvernement les accompagne en défendant coûte que coûte la propriété privée des moyens de production, la réouverture de cette usine serait essentielle à la lutte contre le Coronavirus et pose concrètement la question de la nationalisation sous contrôle ouvrier.

mercredi 25 mars

A Gerzat dans le Puy-de-Dôme, les travailleurs se battent depuis 2018 pour sauver leur usine. En mai 2019 la direction de Luxfer a acté la fermeture mettant à la porte 136 salariés et 27 intérimaires. Récemment, cette bataille pour le maintien de l’emploi a pris une nouvelle tournure. Début janvier, suite à une tentative de destruction de l’usine, les travailleurs ont poursuivis leur lutte en occupant l’usine pour sauver leurs outils de travail. La conjoncture de la crise sanitaire est un nouveau changement d’étape, car à Luxfer était produit des appareils respiratoires isolants (ARI) pour les pompiers lors de leurs interventions, des réservoirs hautes pressions, mais surtout des bouteilles d’oxygènes médicales. Depuis la fin de la production, plus aucune usine en Europe ne fabrique ce type de produit essentiel, notamment, pour faire face à l’épidémie du Coronavirus comme l’explique Axel Peronczyk, ancien ouvrier de l’usine et délégué syndical CGT : «  En France, les hôpitaux ont un système de raccordement sur des grandes cuves : nos bouteilles sont utilisées quand il y a un surplus de malades et que ce raccordement n’est plus possible, quand on les déplace, et dans le cadre d’oxygénothérapie  ».

Dans ce cadre, la CGT Air Liquide a lancé un appel à nationaliser l’usine, en prenant au pied de la lettre l’allocution d’Emmanuel Macron du 12 mars : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » : 

 

Raser une usine d’utilité publique : la tentative de Luxfer mise en échec par des ouvriers qui ont maintenu la pression

Il faut souligner que si aujourd’hui la question de l’avenir de cette usine se pose encore c’est grâce à la lutte qu’ont mené les travailleurs de Luxfer depuis l’annonce de la fermeture le 26 novembre 2018. Face à un « plan de sauvegarde de l’emploi » comme toujours nauséabond, ce sont plusieurs semaines de grèves qui ont eu lieu et d’âpres négociations pour arracher quelques conditions supplémentaires. Une procédure que l’on retrouve de plus en plus fréquemment, avec des promesses de nouveaux emplois, des indemnités pour faire passer la pilule, … On ne compte plus les cas où ces accords n’ont pas été respectés : Ford, Général Electric, Whirpool, ect.

Une fois encore, la fermeture de l’usine, sous de prétextes économiques, est totalement injustifiée. Même d’un point de vu capitaliste l’usine était plus que « rentable », avec un chiffre d’affaire de 22 millions pour un bénéfice net de 1,1 millions lors de son dernier exercice. D’autre part, le principal argument reposant sur la compétitivité est d’une indécence inouïe pour une entreprise en position de monopole sur ce marché. Axel Peronczyk, délégué syndicale CGT précise même que « pour se justifier, elle invoque la concurrence dans le secteur des extincteurs, alors que l’usine de Gerzat n’en fabrique pas !  ». Le gouvernement a, comme à son habitude laissé faire cette énième tentative de fermeture, tout en lui accordant des crédits CICE.

En janvier dernier, 8 mois après les premiers licenciements et alors que les derniers licenciements étaient en cours, la direction de Luxfer a tenté, sans prévenir ni les autorités publiques ni les travailleurs, d’amorcer la destruction de l’usine. Axel Peronczyk raconte qu’un matin : « nous avons vu la direction arriver avec des machines pour détruire notre outil de travail », immédiatement, une occupation de l’usine s’est lancée. Le projet de la direction était de raser 95 % de l’usine et de transférer les 5 % restants dans d’autres sites. 

Occupation de l’usine en janvier 2020. Crédit photo : Davy Delfour/Mediacoop

En plus de protéger leur outil de travail en lançant cette occupation, les travailleurs avaient en tête une autre problématique de sécurité, c’est certainement un second Lubrizol qui a été évité par la présence d’esprit des travailleurs, qui connaissent évidemment mieux le site que leur patron : 

Depuis, les travailleurs se relaient pour occuper l’usine pour empêcher la casse ou le transfert des machines et de l’infrastructure du site. Depuis le 16 mars, malgré le confinement, ils continuent de se relayer avec des équipes plus petites, pour faire respecter les mesures sanitaires.

Alors que l’Italie est en pénurie de bouteilles d’oxygènes, Luxfer spécule et le gouvernement français cache les stocks

La question de possibles pénuries sont aujourd’hui sur la table avec la crise du coronavirus, que ça soit sur le plan alimentaire, mais aussi médical. En France, la question des masques de protection est posée depuis le début de la crise sanitaire, avec un flou maintenu sur les stocks nationaux. Mais dans les pays où l’épidémie a été jusqu’à présent la plus avancée, que ça soit la Chine, l’Iran ou encore l’Italie, c’est également des difficultés d’approvisionnement en oxygène médicale qui se sont posés.

Dans ce cadre, Luxfer, fidèle à sa logique d’enrichissement ne semble avoir aucun scrupule et spécule sur les bouteilles d’oxygènes. Depuis le début de l’épidémie les prix ont augmenté de 12 %. Pire, la CGT Air Liquide accuse l’entreprise de « créer volontairement des retards d’approvisionnements » ! Il est inadmissible que la vie de milliers de personnes dépende de la bonne volonté d’une entreprise qui ne cherche, quelle que soit la situation, qu’à augmenter ses profits. 

Alors que nous connaissons la situation dans les autres pays, les syndicats de Luxfer, ont demandé l’état des stocks français au ministère de l’Économie et des Finances, celui-ci a été incapable de répondre. Encore une fois c’est une question de transparence qui se pose, nous devons exiger une transparence des stocks de tous les produits nécessaires pour faire face à l’épidémie, mais aussi mettre en place un contrôle des prix, par les travailleurs et la population, contre toutes les tentatives de spéculation. 

Sans attendre une « une réquisition possible en cas de pénurie », exigeons la nationalisation sous contrôle ouvrier immédiate pour sauver des vies

Dans cette situation, il semble clair que la reprise de l’activité est urgente. La direction de Luxfer reste dans ses bottes et se concentre sur sa spéculation, le gouvernement lui se cache derrière la législation bourgeoise en invoquant le fait « qu’ils ne peuvent rien faire en raison du droit de propriété ». Nous sommes bien loin d’être « en dehors des lois du marché » comme le discours guerrier de Macron le supposait, on ne pouvait pas attendre autre chose d’un gouvernement qui cherche à renvoyer actuellement dans les usines des millions de travailleurs, se refusant à prendre une des mesures les plus élémentaires face à cette épidémie : arrêt du travail dans tous les secteurs d’activités non essentiels.

A la question de la nationalisation demandé par la CGT Air Liquide ou celle de la réquisition par l’État, le ministère de l’économie et des finances répond : « qu’ils ne pourront réquisitionner qu’en cas de pénurie ». Alors que les travailleurs ne font que répéter que ça sera trop tard, eux qui connaissent leur usine et qui possèdent le savoir-faire nous le disent très clairement : « en France, nous n’avons aucune information sur l’état des stocks… mais quand on se rendra compte que nous en manquons, il sera déjà trop tard ! Il faut agir vite.  », « on ne peut pas produire des bouteilles en une journée ». En effet, il faudra plusieurs jours voir semaines pour relancer la production et permettre la sortie des premières bouteilles. Cette conscience, de ceux qui jusqu’à récemment produisaient 220 000 bouteilles par an, (dont la moitié pour le secteur médical), est la seule qui pourrait sauver les vies des milliers de patients qui seront dans les semaines et mois à venir touchés par le covid-19.

Aujourd’hui, les options se resserrent, soit nous laissons le gouvernement poursuivre sa politique criminelle de gestion de la crise, attendant que l’oxygène manque pour, hypothétiquement, relancer la production de la seule usine européenne capable de palier à la pénurie, soit nous nous en remettons à ceux qui savent produire et qui souhaitent sauver des vies dès maintenant.

Les ouvriers font visiter l’usine à des soutiens, fiers de leur savoir-faire et déterminés à reprendre le travail. Janvier 2020. Crédit photo : Davy Delfour/Mediacoop

Que ça soit à à Luxfer ou ailleurs, l’industrie doit être mise, par les travailleurs, aux services de la population, pour faire face aux coronavirus. Car c’est dans ces moments de crise que la bourgeoisie est obligé de parler de la propriété privée des moyens de productions, dans ces mêmes moments de crise que nous devons être capable d’y opposer le contrôle ouvrier de la production comme seule issue face à la crise sanitaire.

Plus que jamais il est nécessaire que les travailleurs de Luxfer reprennent eux même le travail, quoi qu’en disent le gouvernement ou leur ancien patron. Alors que depuis un an, ils ont cherché à négocier leurs emplois en élaborant des plans de relance, des modifications de la production, alors qu’ils ont empêché la destruction de leur outil de travail à plusieurs reprises, ils sont les plus capables, les plus légitimes d’entre tous à prendre la décision de relancer dès demain les machines.

Une réquisition sous-contrôle ouvriers de Luxfer, pour sauver les emplois et éviter une possible pénurie de bouteille d’oxygène médicale serait la première pierre à l’édifice. Un édifice qui, pourrait nous permettre d’éviter la catastrophe dans laquelle nous mène les gouvernements du monde entier, poursuivant l’œuvre de leurs prédécesseurs. Si l’on commence à remettre en cause le « droit de propriété », dernier rempart des gouvernements lorsqu’ils ne savent plus comment maintenir leur système, si l’on commence à accéder à l’ensemble des informations nous permettant d’organiser la société en balayant l’opacité permettant mensonge et spéculation, alors cet édifice nous évitera une barbarie qui s’annonce de plus en plus clairement.

Crédit photo de couverture : Simon Antony/La montagne




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