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Mort du dictateur tchadien Idriss Déby : vers une crise politique au Sahel ?

La nouvelle de la mort du président tchadien, tué mardi, et au pouvoir depuis 1990 pourrait annoncer la déstabilisation de l'ensemble de la position militaire française au Sahel.

mercredi 21 avril

Crédits photos :PHOTO / RENAUD MASBEYE BOYBEYE / AFP

Le porte-parole de l’armée tchadienne Azem Bermandoa Agouna a annoncé mardi à 6h du matin au Tchad à la télévision nationale la nouvelle. "Le président de la république, chef de l’État, chef suprême des armées, Idriss Déby Itno, vient de connaître son dernier souffle en défendant l’intégrité territoriale sur le champ de bataille. C’est avec une profonde amertume que nous annonçons au peuple tchadien le décès ce mardi 20 avril 2021 du maréchal du Tchad".

Une nouvelle qui fait l’effet d’une bombe après près de 30 ans de règne pour Idriss Déby et une subordination historique aux intérêts de la France, étant lui-même arrivé au pouvoir en 1990 par le soutien des services de renseignements et de l’armée française, après avoir été formé dans l’armée française et entretenu ’une amitié longue avec les grandes pontes de l’impérialisme français dont Jean Yves le Drian. Selon Gassim Cherif, journaliste et exilé politique tchadien, Idris Déby serait décédé hier à Mao, à 300 km de N’Djaména suite à un affrontement avec le Front de l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT). “Son décès s’est fait dans des circonstances un peu particulières. Il n’est pas censé monter sur le front, mais après avoir tenté la même opération que contre Boko Haram, le 26 juin dernier, à la suite de laquelle il s’était proclamé maréchal. Il voulait refaire le même coup à la suite d’une nouvelle victoire aux élections, sauf que cette fois, les combattants en face de lui ont réussi à lui tirer dessus”.

Ce décès sur le front se réalise donc dans des circonstances insolites. Le FACT, force rebelle concernée par l’attaque est une organisation née dans le sud de la Libye et anciennement part de l’UFDD qui avait été en tête des affrontements avec le président Déby déjà en 2016 et contre qui la France avait dû intervenir pour sauver une fois de plus le chef d’Etat Tchadien. Elle est l’une des nombreuses organisations nées de la déstabilisation de la Lybie après la mort de Mouammar Kadhafi à la suite de l’intervention impérialiste en 2011 menée par la France. Temporairement liée au Maréchal Haftar (militaire Libyen qui dirige l’une des factions concurrentes au pouvoir en Lybie) l’organisation menait une offensive au nord du Tchad depuis le 11 avril dernier, à la suite de l’annonce de la victoire aux présidentielles d’Idris Déby. Neuf jours d’offensive donc, et qui auront suffi du fait de l’instabilité actuelle du pays à parvenir jusqu’à Mao et à faire tourner l’opération d’Idris Déby au drame.

Un événement extrêmement grave pour la position française au Sahel

La situation du Tchad avait déjà commencé à inquiéter depuis plusieurs jours les principales puissances impérialistes présentes dans la région. Lundi déjà, le Royaume Uni et les Etats Unis avaient rappelé leurs personnels d’ambassade à quitter le pays, et la France avait appelé ses ressortissants à rester dans la capitale.

L’allié historique de la France, Idriss Déby, avait quant à lui toujours été sauvé à temps par l’armée française qui voyait en lui le pivot central dans sa stratégie de contrôle de la région Sahel. Pour la France, le Tchad représente la principale base militaire et opérationnelle du pays impérialiste. La présence française dans le pays permet le déploiement de l’opération Barkhane (5100 hommes) visant à la stabilisation de la région tri frontalière entre le Tchad, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, et permettant d’intervenir en Centrafrique et dans toute la région du Sahel. Il va donc sans dire que le Tchad est un allié central dans la région alors même que ce pays est l’un des seuls à disposer d’une armée relativement capable jusqu’à présent (avec armement et entraînement français) d’assurer en partie sa propre stabilité.

La France aura soutenu pendant près de 30 ans Idriss Déby. La déstabilisation de la région par la multiplication des interventions françaises et le maintien de la misère économique et budgétaire des pays de la zone auront abouti à la création accélérée de groupes paramilitaires et de factions rebelles la poussant toujours plus à intervenir pour sauver in extremis les dictateurs dont elle a besoin pour maintenir ses intérêts dans la région, comme ce fut le cas en 2016 et en 2018 pour Idriss Déby.

La ministre française des Armées n’aura d’ailleurs pas tardé à réagir à la nouvelle, Florence Parly ayant publié peu après l’annonce un tweet larmoyant en hommage à Idriss Déby. Une expression de plus du cynisme de l’impérialisme français qui exploite, opprime et appuie les pires dictateurs pour défendre ses intérêts.

La mort d’IDriss Déby pourrait signifier pour l’ensemble du pays et de la région, mais aussi pour les intérêts français, une déstabilisation sans précédent. Membre du G5 Sahel, le Tchad risque d’entrer dans une phase de crise politique extrême dans laquelle la France pourrait avoir à intervenir pour sauvegarder ces intérêts. Comme nous l’explique Gassim Chérif, “la France va continuer sa coopération militaire avec le gouvernement provisoire et même avec certains rebelles si c’est nécessaire. Il y a encore au sein de l’opposition des courants politiques qui tirent bénéfice de la présence française. La présence militaire de la France dans le pays est historique. [...] Le bouleversement pourrait ne pas être automatique”. Une situation qui de plus pourrait ouvrir des brèches aux contestations du rôle de la France dans la région, comme on l’a vu récemment au Sénégal ou encore au Mali.

Le Tchad qui jusqu’à présent jouait un rôle central dans cette stratégie de contrôle de la région pour les intérêts de la France est donc au bord d’une crise sans précédent et pourrait ne plus pouvoir assurer son rôle de contention de la multiplication des groupes armés islamistes aux frontières du Burkina, du Mali ou encore du Niger. Alors qu’Idriss Déby avait jusqu’à présent joué le rôle d’un allié difficile à revendiquer sur la scène internationale, sa mort ouvre une importante crise pour l’impérialisme français.

Mahamat Idriss Deby Itno, nouveau président Tchadien

Le nouveau président tchadien et fils d’Idris Déby, Mahamat Idriss Deby Itno, a annoncé la dissolution de l’assemblée nationale ainsi que du gouvernement. Pour lui s’ouvre une crise politique d’ampleur qui risque de durer. En effet, bien que l’effet de la mort d’Idriss Déby le forcera à mettre en place diverses réformes de contention afin de donner plus d’espace à l’opposition officielle, rien n’assure la stabilité de cette transition.

Bien qu’aucune opposition actuelle ne soit en mesure ou ne souhaite de rupture avec les intérêts français dans la région, la transition politique et les conflits internes au régime tchadiens pourraient aboutir à une transition complexe amenant l’ensemble des forces tchadiennes à devoir avant tout se préoccuper de ce problème politique central. Dans une interview pour TV5 Monde, Kelma Manatouma signalait par exemple : “Il faut s’attendre à une situation difficile avec la décision des militaires de confier à son fils Mahamat Idriss Déby Itno la direction de la transition. Il est surnommé alias Kaka et est bien connu dans les arcanes de l’armée tchadienne dont il est un général. Il a occupé la tête de la DGSI, les services de sécurité. C’est quelqu’un de déjà très reconnu. Il a également travaillé au cabinet de son père”. Cependant, certains analystes craignent que l’armée tchadienne se livre à une lutte interne pour le pouvoir : « le gros risque est désormais une scission au sein de l’armée tchadienne entre partisans de Mahamat Idriss Déby (fils du défunt président) qui a été désigné pour succéder à son père et une partie de l’armée qui veut mettre fin définitivement à la dynastique Déby Itno », écrit Cheikh Dieng.

Contrairement au gouvernement d’Emmanuel Macron, notre solidarité va avant tout envers la classe ouvrière et les classes populaires du Tchad qui subissent l’arbitraire et la misère imposée par l’impérialisme français et ses marionnettes locales comme l’était Idris Déby.




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