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Jeunesse

Précarité étudiante

Rennes. Une étudiante étrangère témoigne : « Tous les jours, tu as peur d’être expulsée »

« Pour les étrangers, c’est un peu comme si il y avait toujours une crise ». Entretien avec K., étudiante étrangère en 3ème année de droit à l’université Rennes 1. Retour sur une année difficile, entre études et statut irrégulier pendant la crise sanitaire.

jeudi 13 mai

Source photo : AFP

Je suis K. , j’ai 23 ans, je suis étudiante en fac de droit de l’université Rennes 1, en troisième année. Je suis une étudiante étrangère. Je suis arrivée en France il y a cinq ans et je ne parlais pas du tout français. J’ai surtout appris le français à l’université, pour mes études de droit, des études très exigeantes sur le niveau linguistique.

RP : Comment s’est déroulée l’année en terme de présence ?

Je n’ai fait que le second semestre de la L3, parce que le premier semestre je l’avais déjà validé [étant ajac*]. Je suis arrivée au milieu de l’année à la fac, tout était déjà en distanciel. En mars, quand on a commencé les travaux dirigés, on a pu aller à la fac une fois toutes les deux semaines, mais le reste des cours s’est tenu en distanciel.

Le semestre libre je l’ai plutôt bien vécu, parce que c’était la première fois depuis 5 ans que je faisait une pause. Même si les circonstances étaient particulières pour tout le monde, j’ai eu la possibilité de prendre une pause, de souffler depuis tant d’années d’efforts, d’intégrations, d’apprentissage. J’étais plutôt contente, même si c’était très difficile d’être loin de mon pays et de mes proches qui étaient touchés par la maladie, je me suis pas permise de baisser les bras, et j’étais plutôt optimiste de m’améliorer.

Après, en janvier, j’ai repris les cours, et pour moi c’était un choc de devoir être toute la journée devant l’écran. C’était vraiment difficile parce que j’aime bien aller à la fac, voir mes amis, discuter avec eux dans l’amphithéâtre. Je me suis sentie très seule face à mon écran. J’ai décroché, et si pendant plein d’années je n’ai pas baissé les bras, devant l’écran j’ai eu une vraie baisse de motivation et j’ai un peu décroché.

RP : Comment se sont déroulés tes partiels ?

Mes partiels étaient tous en présentiel. Ça faisait du bien de voir enfin d’autres étudiants, et de voir que j’étais pas seule à étudier et à galérer, qu’on était plusieurs. Pendant les cours, les professeurs nous encourageaient, ils étaient sincères quand ils nous disaient que c’était difficile. Pendant les contrôles continus, après, j’ai été notée sévèrement. Je n’ai pas senti de traitement différent à cause de la situation. Sauf que pour les personnes, comme moi, pour qui le covid a rendu la vie très mouvementée, d’être traitée comme si je n’avais pas eu de problème, c’est pénalisant alors que je n’y suis pas pour grand-chose.

RP : C’était quoi cette « vie mouvementée » ?

Pendant la crise sanitaire, la préfecture a arrêté de fonctionner, et je demandais sans cesse un rendez-vous pour mes papiers et pour mon titre de séjour. Ça ne fonctionnait plus, c’était bloqué. Pendant des mois j’ai essayé de prendre un rendez-vous, et ça a été jusqu’à ce que je doive faire un référé pour l’avoir. Moi j’ai eu de la chance de pouvoir voir un avocat et de connaître le droit, mais dans cette période j’ai fait une permanence juridique à la CIMADE (droit des étrangers), et toutes les semaines je rencontrais des dizaines de personnes étrangères avec des situations de base très compliquées, aggravées par la crise sanitaire. Je suis bénévole interprète pour des personnes en difficulté, et pendant la crise sanitaire, j’étais la plus sollicitée. A chaque fois c’était la même chose : « la police m’emmène au centre de rétention, je n’ai pas les moyens de me défendre, que faire ?  » Les procédures étaient tellement accélérées que les gens étaient dépassés. J’ai vécu ça très mal parce que j’étais en train d’étudier le droit et les libertés fondamentales, et je recevais des appels de personnes qui n’avaient aucune liberté. Ça a vraiment cassé quelque chose en moi, le décalage entre la réalité et la théorie du droit.

Pendant la crise on a complètement oublié que malgré le fait que leur situation est irrégulière, ils ont leur vie en France, ce sont des humains. Ils ont fait l’objet d’expulsions. Ils emmenaient des gens sans papiers au tribunal administratif avec des menottes, comme s’ils étaient dangereux. Ça me met la larme à l’œil. Des gens qui ont fui leur pays, qui ne connaissent pas du tout le droit français, ne peuvent pas se défendre, on les amène avec des menottes au tribunal, comme si c’était des criminels. Pour moi il y avait tous les jours la pression que peut-être je serais arrêtée, contrôlée et expulsée. Peut-être que si je n’arrivais pas à régulariser ma situation je ne pourrais plus poursuivre mes études. Cette peur était énorme et me poursuivait. Je me baignais dans les problèmes des étrangers, et il n’y avait que ça qui tournait toujours dans ma tête. Et si ça m’arrivait ? Je saurais me défendre ? Je ferais quoi ?

RP : Et comment s’est déroulé ton confinement ?

J’habitais avec ma mère jusqu’à très récemment. Ma mère devait absolument déménager. Quand elle l’a fait, j’ai pas pu aller avec elle, parce qu’Archipel Habitat ne voulait pas m’accorder une chambre puisque je n’avais pas de titre de séjour. J’ai du rester seule, j’ai été dans une chambre de logement social. C’était très compliqué. Quand ma mère a déménagé je n’avais plus de wifi, et je devais utiliser la connexion de mon portable et ça marchait beaucoup moins bien, mais je me débrouillais.

Au niveau des études, j’ai eu beaucoup de mal à travailler. J’ai un peu perdu le rythme de travail. J’étais souvent débordée parce que j’avais énormément de choses à gérer. Donc j’avais énormément de mal à me détendre. J’essayais de me balader et j’ai repris l’écriture. Je m’intéresse à des choses plus sensibles, plus simples. En réunissant tous ces trucs là, observer plus la vie, veiller à des personnes qui en avaient besoin ; tout ça ça a diminué ma volonté de travailler à fond pour quelque chose dont je ne voyais plus l’utilité à ce moment précis. Je pense que lorsque tout va mal, on a besoin de stimuler notre cerveau avec des petites victoires. Ça contrastait avec mes études : j’étudie le droit qui deviens inapplicable au moment des crises. Ce dont on a vraiment besoin au moment des crises, c’est d’action concrète. Ça m’a vraiment fait beaucoup douter de ce que je faisais. C’est comme si on étudiait des grandes théories de la médecine, et qu’à côté des gens meurent parce que personne ne veut leur donner un médicament tout basique.

Aussi, ce qui était le plus difficile pour moi, pendant le premier confinement, c’était de voir ma mère complètement débordée. Son temps de travail était complètement surchargé. Elle rentrait et elle ne ressemblait plus à une personne, j’avais très peur pour elle. Elle travaillait dans une usine de viande, et l’usine était surchargée. Et à côté mes amis qui faisaient du drive, qui étaient tous très fatigués. Ces gens là qui font un travail essentiel pour la société, c’est les plus méprisés, et les salaires les plus misérables. Ça m’a fait réfléchir sur la société. Pourquoi des gens qui ne font pas grand-chose ont énormément d’argent, et pourquoi des travailleurs essentiels se trouvent à devoir travailler au prix de leur santé. La crise me faisait voir des questions d’inégalités, de maltraitance qui me préoccupent beaucoup.

RP : Est-ce que la crise a impactée tes conditions de vie ?

Financièrement, ça n’as pas changé grand-chose pour moi. Parce que pour les étrangers, c’était un petit peu comme si il y avait tout le temps une crise. Pour moi, exister ça a toujours été un peu une crise. Au quotidien, le plus dur pour moi, ça a toujours été que je suis dans une petite communauté de gens qui ont toujours des problèmes. Et de voir d’un coup tout le monde dans la même situation que moi ça m’a soulagée, me dire que je n’étais pas seule. Mais ce soulagement n’a duré que quelques secondes. Je ne souhaite à personne cette situation.

Pourtant au début, quand je suis arrivée en France j’étais régularisée, mais au bout d’un certains temps, ce n’était plus le cas. A cause d’un problème administratif, il n’y a pas de case pour ma situation spécifique. Il n’y avait pas de solution à ça, à part patienter dans une situation irrégulière. Toute ma famille est en France, et c’est là où je devrais être aussi. C’est pour ça que je dis que c’était une crise. L’administration ne voulait pas reconnaître ma situation, je ne pouvais rien faire de ce que faisait ma famille, comme travailler, quitter la France, me déplacer librement, des choses qui sont inhérentes à la personne humaine. Tout ça parce qu’il me manquait quelque chose [une régularisation], quelque chose qui ne dépendait pas de moi.

Et la crise a encore plus décalé la situation. C’était une situation très difficile d’être isolée, séparée, oubliée. Dans ces conditions c’est très difficile de faire des études de droit, parce que les études ça demande beaucoup de moyens, matériels et intellectuels. Je me suis accrochée, pas juste pour moi, mais aussi pour les milliers de personnes qui sont dans ma situation. Pour pouvoir les aider, eux qui ne parlent pas forcément français et ne peuvent pas se défendre avec le droit.

RP : On nous parle de « génération sacrifiée » ou de « c’est pas facile d’avoir 20 ans aujourd’hui ». Qu’est-ce que tu en penses ?

Je suis contre ! On est pas la génération sacrifiée, on est la génération qui va exploser. On est pas sacrifiés, ils savent que la génération actuelle est tellement puissante, c’est pour ça qu’ils essayent de dire qu’on est sacrifiés, faibles. Parce qu’à présent on a toute la connaissance de l’histoire, avec tout ça, on va réussir. On est la meilleure génération. Ils voudraient nous sacrifier pendant le covid. Pendant l’existence de l’humanité, cette génération est la plus unie. C’est vraiment une menace contre tout le monde qui a déjà existé auparavant. Parce que les autres politiques ont étés basées sur des séparatismes, etc. Alors que nous on a pas de frontières, on est la menace.

Il faut pas se déprimer parce qu’on est sacrifiés, au contraire ! On a l’opportunité. Que ce soit sur le plan environnemental, économique, culturel, on est très liés par des liens invisibles. Les gouvernements ont vraiment peur, ils voient que les jeunes s’en fichent des nations. On peut s’organiser avec nos valeurs, notre culture et fusionner avec les autres. Ce n’est plus un choix mais une nécessité, il va falloir s’unir pour survivre. Il faut pas diviser pour mieux régner, mais rassembler pour mieux vivre. Il n’y a plus de division et de règne.

RP : Pour toi ce serait quoi la sortie de la crise pour l’université ?

En ce moment je réfléchis beaucoup aux diplômes, et au savoir qui devient de plus en plus difficilement accessible. Je pense que toute la difficulté d’accès à des études, ça complique encore plus la situation des classes sociales. L’université est un outil de la séparation entre les classes, et ça ne devrait pas être ça. Ca n’est pas l’université que je veux. Pour des personnes migrantes, c’est très difficile les études supérieures. Ils doivent très vite gagner de l’argent pour vivre, ils ont pas le temps de passer des heures à étudier. Est-ce que ça veut dire qu’ils doivent toujours rester séparés du reste de la société ?

* "ajourné autorisé à continuer" n’ayant pas validé toute l’année précédente, mais pouvant quand même passer à l’année suivante, sous condition de repasser les examens ratés durant cette année.




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