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Répression syndicale à Neuhauser : « la direction veut détruire la CGT en poussant les élus à bout »

L'usine Neuhauser est emblématique des luttes pour l'emploi et de la jonction avec les Gilets jaunes en Moselle. Mais depuis son rachat par le mastodonte de l'agroalimentaire InVivo, les militants CGT et la figure du syndicat Christian Porta subissent la répression syndicale. La direction prépare ainsi suppressions d'emplois et casse des conditions de travail.

mercredi 4 mai

Christian Porta, délégué syndical CGT Neuhauser lors d’une assemblée avec les salariés de l’usine de Folschviller.

Pour soutenir les salariés de Neuhauser face à la répression syndicale, donnez à la caisse de solidarité !

« Depuis que la boîte a été rachetée par le groupe Invivo, la répression s’est énormément intensifiée, notamment à l’égard des élus CGT », explique Christian Porta, salarié chez Neuhauser depuis 2015. Cet ouvrier de 30 ans travaille dans l’usine de Moselle à Folschviller en tant que conducteur de ligne depuis 2015, et est également représentant syndical CGT Neuhauser et secrétaire de l’Union Local CGT Saint-Avold. Si la direction a toujours tenté de réprimer son activité syndicale dans l’entreprise, il raconte comment le rachat en décembre 2021 par InVivo du groupe Soufflet et de la boulangerie industrielle Neuhauser dont il était propriétaire est allé de pair avec « des attaques contre les usages et les droits syndicaux ».

Sanctions disciplinaires, « coups de pression réguliers » et menaces de licenciement : comment la direction de Neuhauser intimide et réprime les élus CGT

« Les élus CGT subissent des coups de pression réguliers, on est convoqués en entretien disciplinaires et nos repos réglementaires ne sont pas respectés », rapporte ainsi le militant. Lui-même s’est vu infligé deux jours de mise à pied suite à un entretien disciplinaire le 30 mars dernier.

Dans la lettre qui lui notifie ses sanctions, la direction prend prétexte de vidéos datant de plusieurs mois réalisées sur le réseau social TikTok qui dénonçaient des conditions de travail difficiles dans l’usine.

Elle y affirme que les images relayées « génèrent une image désastreuse pour l’entreprise » et que l’emploi des termes « aliénation » et « exploitation » donnent « une image plus que péjorative » de l’entreprise. Aussi, il est très clair que c’est bien son activité syndicale qui est visée. D’autant plus que les faits sont prescrits et que le directeur actuel n’était même pas en poste à l’époque.

« Dénoncer les mauvaises conditions de travail fait partie de mon mandat syndical » se défend donc Christian, qui estime que les griefs qu’invoque la direction pour le sanctionner sont « des prétextes pour [l’]intimider ». Une réaction contre son action syndicale, comme par exemple son opposition aux multiples tentatives de la direction pour réduire le temps de nettoyage dans l’usine. « On est sur un site de production agroalimentaire, et il y a déjà eu des scandales dans plusieurs grandes marques du secteur » explique-t-il, avant d’ajouter « on se doit d’être irréprochables aussi pour les consommateurs, et ça déplaît souvent à la direction qui veut faire du chiffre à tout prix ».

Les salariés de Neuhauser en grève pour les salaires et les conditions de travail, en juin 2020

« On pensait que la direction allait demander mon licenciement » relate-t-il par conséquent, avant d’expliquer que si elle ne l’a pas fait, c’est parce qu’« elle a été confrontée à la grève et voulait éviter d’aller trop loin ». En effet, après sa convocation pour un entretien disciplinaire, une grève de solidarité a mobilisé 95% des salariés du site le 22 mars dernier contre les méthodes managériales de la direction.

Harcèlement moral et pression quotidienne : : une méthode managériale à la Thatcher pour « détruire la CGT »

« En réalité, tout laisse à penser que la Direction met beaucoup d’énergie à surveiller les élus CGT et cherche des prétextes pour affaiblir une équipe combative », explique Elsa Marcel, avocate en droit du travail chargée de la défense du militant syndical. Alors qu’il conteste les sanctions disciplinaires, Christian estime que l’attitude de la direction à son égard « s’apparente à du harcèlement moral ».

« La direction est même allée jusqu’à remettre en cause mon mandat de délégué syndical central en m’interdisant l’accès à des sites hors délégation, ce qui est pourtant un droit fondamental » explique encore le militant CGT, qui s’est également vu retirer trois jours de salaires sur le mois de février équivalent à « plus de 300 euros bruts » et cela « sans aucune explication » : alors qu’il était en délégation syndicale ou à son poste de travail, la direction persiste à considérer qu’il était en absence injustifiée.

Mais Christian Porta n’est pas le seul à subir ces méthodes managériales. En mars dernier, « une responsable des planning est partie en pleurant de l’usine à cause des pressions qu’elle subit de sa hiérarchie ». Comme lui, elle avait alors été convoqué à un entretien disciplinaire préalable à sanction pouvant aller jusqu’au licenciement, ce qui avait participé à provoquer la colère des salariés et à déclencher une importante grève de solidarité.

Cindy Cohin, la trentaine et cariste dans la boulangerie industrielle depuis 2013, est également concernée. En plus d’avoir vu son salaire imputé de neuf jours en trois mois, cette élue CGT à la CSSCT (Commission Santé, Sécurité et Conditions de Travail) explique qu’elle aussi a été convoqué à un entretien disciplinaire à l’issue duquel elle a reçu un avertissement pour une absence jugée injustifiée par la direction. Pourtant, la militante syndicale affirme qu’elle venait d’effectuer cinq jours de travail et qu’elle était censé assister à une réunion dans le cadre de son mandat syndical le lendemain. Prendre son poste ce jour-là aurait signifié réaliser sept jours de travail consécutifs sans repos, ce qui est interdit par la loi.

Cindy Cohin lors de la manifestation nationale du 27 janvier 2022 pour les salaires.

En 2017 et 2019 lui et ses collègues affrontent deux Plans de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) qui suppriment successivement 259 et 185 postes. Le premier acte la fermeture du site du Village, tandis que le second provoque celle du site FURST1 qui se tenait à côté de l’usine actuelle, et se déroule au même moment que le mouvement des Gilets jaunes. A l’époque, les directions syndicales font le jeu du pouvoir en condamnant « la violences des manifestants » et participent aux concertations avec le gouvernement, tandis que la base du mouvement ouvrier organisé peine à construire des jonctions avec la spontanéité et la radicalité de ces nouveaux manifestants qui descendent dans les rues et sur les rond-points chaque samedi.

Mais la temporalité du PSE et la combativité de la CGT Neuhauser sur le site provoquera une alliance inédite entre syndicalistes et Gilets jaunes qui se retrouvent « dès le premier jour » sur le rond-point de Saint-Avold. « On a expliqué qu’on faisait face à un PSE et comme ils étaient sur le rond-point, ils se sont mis à bloquer les camions qui se dirigeaient vers notre usine. Des Gilets jaunes ont même participé à nos côtés à la lutte face à notre patron en occupant avec nous le siège de Neuhauser », rappelle fièrement le militant.

Les gilets jaunes de Saint-Avold face à la répression le 1er décembre 2018.

Autant de luttes qui ont contribué à forger une forte conscience de classe chez les ouvriers de l’usine. Au point qu’au début du premier confinement les salariés y avaient non seulement imposé leur « propre protocole sanitaire au patron », mais avait même réussi à construire un embryon de contrôle ouvrier sur la production en empêchant la direction de jeter à la poubelle des palettes entières de produits alimentaire fabriqués dans l’usine pour les redistribuer à des associations d’aide aux plus précaires. Sans oublier qu’en novembre 2021 ils ont obtenu gain de cause contre le projet d’augmentation des cadences voulu par la direction, et imposé le passage aux 32 heures payées 35 ainsi que le recrutement de dizaines de salariés en CDI. « Ça a été une grosse victoire pour nous, et ça la direction ne le supporte pas », commente Christian.

C’est donc à un véritable bastion des luttes ouvrières en Moselle que la direction de Neuhauser cherche aujourd’hui à s’attaquer. Après avoir dû céder un certains nombre d’acquis aux salariés du site, sous pression du rapport de force qu’ils avaient construit dans la lutte, la direction cherche ainsi à mener une contre-offensive d’ampleur en s’attaquant aux figures du syndicat CGT dans l’entreprise. Selon le délégué CGT, ce « durcissement de la politique managériale » n’est pas un fait du hasard, et s’inscrit « dans la lignée du rachat de Neuhauser par la société Invivo en décembre 2021 » qui a donné naissance à un « mastodonte » européen de plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaire dans le secteur de l’agroalimentaire.

Rachat par InVivo, fonds d’investissement « vautour », et projet de « réorganisation » chez Neuhauser

« Nous voulons prouver qu’il est possible de faire émerger un Airbus de l’agriculture. » C’est ainsi que Thierry Blandinières, le directeur général d’InVivo, commentait en décembre dernier le rachat du groupe Soufflet dont faisait partie Neuhauser pour 2,2 milliards d’euros. Soufflet est alors connu comme « le plus gros groupe de négoce céréalier en France, co-leader mondial de l’industrie du malt, boulanger industriel connu du public au travers des marques Pomme de pain et Baguépi ». En fusionnant avec lui, le groupe InVivo est devenu le numéro deux des coopératives agricoles en Europe, avec désormais plus de 10 milliards de chiffre d’affaires annuel, 90 sites industriels dans 35 pays et pas moins de 13.000 salariés dont 10.000 en France.

Depuis, ce nouveau mastodonte veut principalement concentrer ses activités sur deux secteurs. D’abord la malterie avec « l’objectif de devenir numéro un mondial » sur ce marché « en constante progression […] la consommation mondiale de malt [ayant] bondi de 34% » en cinq ans selon Les Échos. Ensuite le secteur des céréales où L’Usine Nouvelle rapporte ainsi que le groupe veut « rivaliser avec les grands producteurs mondiaux comme les États-Unis ou le Brésil pour livrer la Chine », ce qui explique pourquoi le ministère des Finances « s’est largement investi derrière ce rachat » selon une source citée par l’experte en intelligence économique Mathilde Duval.

Problème, L’Usine Nouvelle explique que pour financer cette stratégie dans le malt, le groupe compte notamment revendre Soufflet Alimentation et mener « des restructurations » dans le secteur de la boulangerie industrielle.

Récemment, la direction de Neuhauser a ainsi annoncé aux élus du personnel qu’elle estime à 7% la part du personnel de l’entreprise en sureffectif dont il faudrait se séparer. Pour éviter la mauvaise publicité engendrée par un PSE, elle préférerait mettre en place un « plan de départs volontaires ». « Ça explique l’intérêt que la direction a pour se débarrasser du syndicat, car elle sait que la CGT ne signera jamais un tel plan, et qu’on pourra influencer les autres syndicats aussi » renchérit Christian Porta, avant d’ajouter : « Pourtant de l’argent il y en a. En 2021 les dix plus gros salaires de la boîte se sont augmentés de 30.000 euros, en plus de primes de plus de 10.000 euros. C’est grâce aux salariés tout ça. Mais la direction n’hésite pas à les pousser vers la sortie pour faire plus de profits ! »

Par ailleurs, pour racheter le groupe Soufflet, InVivo a notamment dû s’appuyer sur le fond d’investissement américain KKR – un des fameux « fonds vautours » – qui détient désormais près de 25% des actions de la malterie. Or, « la malterie c’est quelque chose qui rapporte de l’argent, et qui permettait de temps en temps d’éponger les dettes de Neuhauser » explique Christian Porta, avant d’ajouter « maintenant, ce fond d’investissement va avoir une influence sur les décisions, et ce qu’il veut c’est du cash rapidement, donc il risque de refuser et cela va avoir des conséquences sur nous ». Interrogé par les représentants de la CGT Neuhauser en juillet dernier sur l’impact de cette opération sur l’emploi dans la boulangerie industrielle, Marc Auclair, représentant de la direction, avait admis que « ce qu’il se passera dans quatre, cinq, dix ans, on ne peut pas le savoir ».

Soutien face à la répression : construire le rapport de force par la grève et participer à la caisse de solidarité

« La direction peut avoir tout l’argent qu’elle veut, on a une chose qu’elle n’aura jamais, c’est la force morale et la fierté que nous donne la solidarité ouvrière ! » Confronté aux attaques de la direction, Christian Porta promet : « on s’est déjà mis en grève quand la direction a voulu virer des collègues, on le refera tant qu’il le faut ». De son côté, Cindy explique que malgré les manœuvres de la direction, les salariés ne sont pas dupes et « la plupart nous soutiennent et sont conscients que si la direction touche à l’un d’entre nous, c’est comme si elle s’attaquait à tous ».

Mais s’il est clair que face à la répression il s’agit de construire le rapport de force par la grève et la mobilisation des travailleurs, il est aussi certain que pour faire plier un géant comme Neuhauser / InVivo, le soutien de l’extérieur est également primordial. C’est pourquoi une caisse de solidarité contre la répression en ligne a été mise en place, pour démontrer que les Neuhauser et leurs militants CGT ne sont pas seuls, et que les mises à pied et retraits de salaire ne leur font pas peur.

Crédit photo : Camille Lupo

A l’heure où les attaques contre notre camp social se multiplient, la résistance que les salariés de Neuhauser mènent face à un mastodonte de l’agroalimentaire est exemplaire. Elle démontre qu’il est possible de relever la tête et d’opposer une réponse par en bas au grand patronat. En obtenant une victoire face à Neuhauser - InVivo, ils prouveraient que la défaite n’est pas une fatalité, et que les travailleurs sont capables de construire la riposte face à la contre-offensive de Macron et son monde. C’est la raison pour laquelle l’ensemble des organisations syndicales et politiques, mais aussi tous les militants du mouvement social, syndicalistes et Gilets jaunes sont appelées à soutenir les Neuhauser face à la répression en participant à la caisse de soutien.



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