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Notre classe

L’impossible continuité pédagogique

Témoignage d’une prof d’anglais : « Quand Blanquer a dit « on est prêt », ça m’a tué ! »

Delphine est prof d’anglais en collège REP+ dans le 93. Depuis deux semaines elle effectue tant bien que mal ses cours à distance pour répondre à la continuité pédagogique imposée par Blanquer et par l’administration. Témoignage d’une prof dépassée.

lundi 30 mars

Révolution permanente : Comment s’est passée la fermeture des écoles et l’annonce de la continuité pédagogique ?

Delphine : J’ai appris l’annonce des écoles fermées le soir à 20h et je ne revoyais pas les élèves derrière. Devoir « pondre » une continuité pédagogique à l’arrache, je ne sais pas faire. De plus, concernant ma matière, l’oral est à privilégier. Comment fais t-on pour privilégier l’oral à distance ? Quand Blanquer a affirmé « on est prêt » ça m’a tué, il y a que lui qui était prêt ! Dans sa dernière vidéo, après dix jours de confinement, il nous remercie, souligne notre engagement et notre investissement pendant deux minutes, affirmant qu’il voit les efforts que l’on fournit. En somme, qu’on est des héros ! Mais nous ne sommes pas dupes et nous savons très bien que ces déclarations visaient uniquement à compenser les propos de la porte-parole du gouvernement, qui osait affirmer il y a deux jours que les enseignants « ne travaillaient pas », suscitant l’indignation et la colère des profs.

RP : Comment as-tu adapté tes cours ?

DelphineJe suis professeure d’anglais au collège et dans mon fonctionnement pédagogique habituel, les élèves n’écrivent pas de toute l’heure mais sont munis d’un support de compréhension écrite et oral, à partir duquel ils doivent parler. Je note au tableau les phrases des élèves, puis on se corrige collectivement, efface et retravaille tous ensemble. A la fin de l’heure, ce qui est écrit au tableau devient la trace écrite qu’ils doivent recopier dans le cahier. Je leur laisse quinze minutes pour la recopier, avec la phonologie que j’écris au tableau en couleur afin qu’ils mémorisent la prononciation qu’on a travaillé avant. Mais à distance, je ne vois vraiment pas comment faire ni comment adapter mon enseignement. Il y a des mots qu’ils ne savent pas prononcer et dont ils ne comprennent pas le sens. Il est dés lors impossible pour eux de prononcer des mots ou faire des séquences de phrases tout seul.

Aujourd’hui on se retrouve obligé de leur donner seulement du travail écrit. Concernant les élèves en difficulté ou sans matériel informatique, il nous a été demandé de leur donner du travail sur support papier. Tout d’abord, c’est un énorme risque pour les familles de sortir de chez eux afin de récupérer le travail papier. De plus, cela reste du travail écrit et non oral, ce qui n’a pas vraiment d’intérêt pour apprendre une langue. En effet, ce ne sont pas du tout les recommandations relatives à l’apprentissage d’une langue. Là, on est censé leur apprendre à parler une langue, sans la parler…

J’essaye donc d’adapter mes cours, puisque je ne peux pas faire la compréhension orale en ligne. Je mets dés lors exclusivement du travail sur Pronote qui soit compréhensible en expression écrite. Mais je sais très bien que je vais devoir tout reprendre à la rentrée. Je ne veux pas pénaliser les élèves, ils ne sont responsables de rien. Certains n’ont pas d’ordinateurs, d’autres n’ont pas internet. Des élèves vivent quant à eux y en a dix dans un appartement avec personne à la maison pour les aider. Il y a énormément de situations à prendre en compte !

RP : Et le quotidien d’une prof en confinement, c’est comment ?

Delphine Je croule sous les messages des élèves et ça se sent que les élèves ont vraiment besoin d’accompagnement. Ils ne peuvent pas ouvrir les documents ou ne comprennent pas. Il y a également des choses que l’on ne peut pas faire sans présentiel. De plus, même s’ils ne l’expriment pas toujours en classe, on peut voir sur leurs visages lorsqu’ils ont des difficultés ou qu’ils n’ont pas compris. Or là on ne sait même pas s’ils allument leurs ordinateurs. Puis je ne maîtrise pas jusqu’au bout l’outil informatique. Nous n’avons pas été formés pour ça !

Il faut être clair sur une chose, aujourd’hui l’enseignement à distance que l’on essaye de maintenir, à travers l’usage de l’informatique, n’est qu’un dépannement et est censé être exceptionnel. Or, ce qui m’inquiète et ce dont j’ai peur, c’est que cela devienne une habitude, que si demain un enseignant est malade ou absent, plutôt que de le remplacer nous exigions des élèves qu’ils compensent cette absence en allant sur ces plateformes. Et qu’il finissent in fine par nous remplacer comme ça. Le ministre semble en effet satisfait de cette méthode pédagogique à distance et puisqu’il aime à « repenser le métier d’enseignant », qu’il cherche à faire des économies et qu’il accorde une place importante au numérique, j’ai peur qu’il cherche à généraliser ce système et que l’exceptionnel devienne ordinaire !