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Racisme d'État

Terreur policière à Marseille : récits de trois jours de révoltes après la mort de Nahel

En amont de la marche du 23 septembre contre le racisme d’État et la violence policière, retour sur les trois nuits d’acharnement policier contre les révoltes qui ont éclaté à Marseille cet été. Les témoignages et bilans sanguinaires soulignent l’urgence d’exiger l’amnistie pour tous les révoltés sans condition, et de construire une riposte large face à l’offensive raciste et autoritaire de l’État.

Raji Samuthiram

20 septembre 2023

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Terreur policière à Marseille : récits de trois jours de révoltes après la mort de Nahel

Crédit Photo : Sylvain Truc

Le soir du samedi 1er juillet, troisième soir des émeutes à Marseille, Emma* rentre chez elle la boule au ventre. Elle a vu le RAID tirer des bean-bag dans le tas, matraquer et mettre en joug des passants. Le soir d’avant, elle a amené à l’hôpital un jeune homme qu’elle a retrouvé dans une ruelle, qui lui affirmait que la police l’avait tabassé jusqu’à l’inconscience. « Si il n’y a pas eu de morts, on a de la chance », se dit-elle. Ses craintes se confirment jeudi, quand La Marseillaise relaie la mort de Mohamed Bendriss, 27 ans, tué suite à un tir de flash-ball sur le Cours Lieutaud.

Il n’est pas la seule victime : Abdelkarim, 22 ans, éborgné à l’œil gauche par un projectile la nuit du vendredi 30 juin, à l’angle de la rue Saint-Ferréol et la rue Davso. Hedi, 22 ans, roué de coups par plusieurs policiers en civil après avoir reçu un tir de LBD qui l’a laissé sans une partie de son crâne, vers 2h du matin près du cours Lieutaud, la nuit du samedi 1er au dimanche 2 juillet. Otman, 36 ans, tabassé par des policiers la nuit du samedi 1er au dimanche 2 juillet à la Plaine, amené à l’hôpital en menottes et gisant de sang. Voici quatre des prénoms des victimes de violences policières pour lesquelles des enquêtes IGPN sont actuellement ouvertes, rien qu’à Marseille.

Officiellement, on ne connaîtra jamais toute l’ampleur de la violence policière qui a secoué Marseille du 29 juin au 2 juillet, s’abattant principalement sur des jeunes racisés des quartiers populaires. Révolution Permanente a recueilli une douzaine de témoignages - de jeunes révoltés, de militants, d’avocats, de commerçants, et riverains - qui ont vu ou participé au mouvement qui a secoué le pays entier. « Terreur » , « ratonnade », « arsenal de guerre… » ce vocabulaire récurrent dans les témoignages reflète la volonté du gouvernement de mater la révolte par une violence gratuite, raciste et arbitraire.

« Ils tirent comme s’ils débarquaient en zone de guerre » : tableau d’une répression sanguinaire

Dès le jeudi 29 juillet, alors que des centaines de jeunes des quartiers pauvres de Marseille se rassemblent dans le centre-ville, la réponse policière est brutale et rapide, en commençant avec des gaz lacrymogènes lancés avant la fin d’un rassemblement pour Nahel. Débordées, les forces de répression commencent à frapper à vue. Un commerçant d’origine maghrébine, qui tient un local à 20 mètres de la rue St-Ferreol, nous raconte avoir reçu trois coups de matraque ce soir-là, y compris au cou, alors qu’il est là pour observer ce qui se passait et par crainte que les jeunes s’en prennent à son local. « Y a trois ou quatre voitures de police qui s’arrêtent, les policiers sortent avec les matraques et tabassent tout le monde », dit-il. « On peut dire que j’ai été au mauvais endroit au mauvais moment. »

Une phrase qui résume également le cas des blessés ou des morts comme Abdelkarim, Hedi, Mohamed, et Otman, ou encore des nombreux interpellés qui seront condamnés à de lourdes peines pour avoir été arrêtés avec un fromage de Monoprix ou encore des rouleaux de 50 centimes devant une enseigne Sephora. Systématiquement, et comme le confirment de nombreux témoignages, la police poursuit les jeunes, les personnes noires et maghrébines, celles et ceux qu’elle identifie comme habitants de quartiers populaires.

Cette répression au faciès vise à taire le plus rapidement possible une colère enclenchée par la mort de Nahel, mais qui répond également à une panoplie d’injustices, allant de la montée des prix et l’insalubrité dans les quartiers jusqu’aux inégalités criantes dans l’éducation. Dans la rue, des jeunes racontent les raisons de leur colère, et l’impression de n’avoir aucun autre choix tactique pour se faire entendre : « Mieux vaut casser les choses, comme ça il nous regarde », nous raconte un jeune de 17 ans, venu au centre-ville depuis la Castellane vendredi soir et qui dit être là en réponse à la mort de Nahel.

« Sinon ils n’écoutent pas », affirme son ami. « Imaginez, ça peut nous arriver, à nous. On n’est pas sécurisé en fait. La police sort pour nous tuer, pas pour notre protection. » Ce constat éminemment politique, qui se répète dans les révoltes partout dans le pays, sera pourtant balayé par une énorme partie de la gauche, alors que le dispositif policier se renforce encore. À la demande du maire PS Benoît Payan, le dispositif policier sur Marseille est renforcé le vendredi, puis encore le samedi, alors que 45 000 agents sont encore déployés sur tout le territoire, y compris des corps spéciaux comme le RAID, le GIGN, et la BRI.

Arrestations arbitraires, coups de matraques gratuits, tirs à vue… du jeudi ai samedi soir, la répression raciste et violente se déchaîne, souvent dans des petites ruelles où il n’y a pas de témoins. Ali*, qui sort de chez lui vers 18h vendredi soir, affirme qu’il est arrêté alors qu’il se rend au travail : « Y avait les CRS en face de moi, il me dit “Rentre chez toi." J’ai dis, “T’as pas le droit de me parler comme ça, parce que je pars pour travailler.” Je cherche pas les bagarres, j’ai rien fait, il m’a dit “Vas-y, casses-toi, t’es un Arabe. Vas-y, casses-toi, rentres chez toi.” Il m’a frappé avec la matraque, il m’a mis les menottes, il m’a amené au commissariat. J’ai passé toute la nuit là-bas. »

La nuit du vendredi à samedi matin, les urgences sont débordées, les geôles sont pleines. Le bâtonnier donne l’ordre de suspendre la permanence d’avocats de 23h à 11h. Concrètement, cela veut dire que les détenus—95 ce soir-là à Marseille, dont beaucoup de mineurs, selon les chiffres officiels—n’ont pas pu voir d’avocats durant toute la nuit. Le matin, une nouvelle vague de blessés arrive à l’hôpital : ce sont les gardés-à-vue.

Samedi 1er juillet, alors que la classe politique s’occupe à dénoncer la casse des bibliothèques ou à demander l’instauration d’un état d’urgence, un véritable arsenal de guerre est déployé sur Marseille, à la demande explicite des élus locaux comme Samia Ghali et Benoît Payan, pour cadenasser le centre-ville avec un dispositif jamais égalé en France hexagonale.

Il y a peu de boutiques pillées ce soir là. Dès 16h, les véhicules blindés et les hélicoptères tournent et bloquent la majorité des routes menant au centre-ville. Les métros n’opèrent plus à partir de 18h. La nuit tombée, les violences commencent. Le RAID tire à vue sur des passants, braque les journalistes et essaye de défoncer les portes des immeubles quand certains tentent de s’échapper. « Quand j’ai croisé le RAID, j’avais l’impression qu’ils se croyaient dans un jeu vidéo », décrit un militant de Révolution Permanente qui était sur-place ce soir-là. « Ils sortent, ils tirent comme s’ils débarquaient en zone de guerre. Il y avait un aspect terrifiant dans la répression… En face, les émeutiers avaient des feux de poubelle et des cailloux. »

Traumatiser, isoler, et diaboliser la jeunesse : une tactique répressive de l’État

Nicolas Chambardon, avocat qui était de permanence la nuit du vendredi 1 au samedi 2 juillet, analyse ainsi la répression policière : « L’impression que j’en ai c’est qu’il y a des techniques d’interpellations, notamment en étant quasi-militarisé, avec des unités d’élites, qui semblent assez violentes et hasardeuses. On a l’impression que quand il y a une situation de crise comme celle-ci, il y a beaucoup plus de facilité à aller chercher des mineurs, à les traiter dans des conditions qui ne sont absolument pas conformes aux aspects de leurs droits. » Sur les cinq mineurs qu’il accompagne, quatre seront relâchés sans poursuites, deux lui confient que la police a essayé de planter des objets volés sur eux, plusieurs racontent avoir subi des injures racistes… Des témoignages qui confirment des méthodes de terreur dissuasives.

Une fois les révoltes écrasées dans la rue, c’est dans les tribunaux que le carnage continue. Comme dans d’autres tribunaux partout en France, les procureurs et les juges à Marseille humilient les jeunes accusés et livrent de lourdes condamnations à la pelle. Ils estiment que les accusés, qui passent parfois pour simple « attroupement » ou recel de fromage, étaient là «  pour s’enrichir et faire tomber la société ». Ils évoquent une ville « éventrée », « saccagée »... tout un discours pour justifier les peines lourdes, ainsi qu’un renforcement de la politique ségrégationniste locale consistant à gentrifier le centre et chasser la pauvreté vers les quartiers populaires dans l’Est et le Nord. Ce qui, de façon géographique autant que politique, contribue également à l’isolement de la colère qui s’était exprimée dans les révoltes.

Construire un mouvement large pour l’amnistie et le retrait des dispositions racistes : une urgence face à la répression

Suite au meurtre policier de Nahel, les trois nuits de répression à Marseille et les séquelles qui résonnent encore dans cette ville ne sont pas le résultat de simples dérives policières, mais bien le fruit d’une politique raciste et consciente d’un gouvernement qui cherche aujourd’hui à écraser les colères et poursuivre son durcissement autoritaire, en usant de la police et des tribunaux pour mettre au pas une jeunesse opprimée.

Aujourd’hui, la répression des quartiers populaires se poursuit toujours, le plus concrètement dans les 1 700 condamnations à de la prison ferme. Mais également dans les ordres données par Gérald Darmanin aux préfets d’expulser de leurs HLM les condamnés des révoltes avec leurs familles, ou encore sa création d’une nouvelle unité « d’investigation nationale » sur le « modèle de la CRS 8 ». L’interdiction du port de l’abaya dans les écoles s’inscrit aussi dans cette offensive sécuritaire, et contribue à la tentative d’une mise au pas de la jeunesse dans le cadre de l’institution scolaire, dans la continuité des appels de Macron à « l’ordre, l’ordre, l’ordre ».

Dans ce contexte, il est urgent de s’unir pour exiger l’amnistie inconditionnelle pour toutes et tous les révoltés. Un combat central alors que la répression dans les tribunaux s’abat encore contre tous les mouvements combatifs des derniers mois, à l’instar des 400 militants CGT poursuivis devant la justice pour leurs actions contre la réforme des retraites, et les militants écologistes qui cumulent des procès après la manifestation lourdement réprimée à Sainte-Soline en mars. Il faut construire une réponse à la hauteur de cette offensive, avec comme point de départ les manifestations prévues partout en France le 23 septembre. À Marseille, le cortège de Révolution Permanente portera ces mots d’ordres et partira de la Porte d’Aix à 14h. Exigeons la libération immédiate et l’amnistie pour tous les révoltés !


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