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Politique

De l’extrême droite à la droite dure sans jamais se renier

Devedjian. Mort d’un ancien facho, ami des flics et du patronat

Patrick Devedjian avait trois amours. Quatre, en réalité : les fachos, les flics, le patronat et sa propre carrière politique. Décédé dans la nuit de samedi à dimanche du Covid, la trajectoire du président des Hauts-de-Seine est célébrée par toute la classe politique. Qui fait montre d’une mémoire quelque peu sélective.

dimanche 29 mars

[Crédits : AFP]

Adepte de la barre de fer, des collabos et de l’OAS

« Un homme de conviction », selon Jean-Pierre Raffarin, Valérie Pécresse, Alain Juppé ou encore Nicolas Sarkozy. Il fallait en avoir, en effet, de la conviction, pour s’engager, à dix-sept ans, dans la mouvance fasciste et adhérer, quelques années plus tard, à Occident, dès sa fondation, en 1964, ce qu’ont fait mine d’oublier Anne Hidalgo ou Ian Brossat dans leurs tweets d’hommage [1].

Occident n’était pas n’importe quelle organisation d’extrême droite ou « juste » anti-communiste, comme le disent les journalistes qui, dans le concert d’unanimisme de ces dernières heures, ne font pas semblant d’oublier les années de jeunesse de Devedjian mais sont néanmoins adeptes de l’euphémisme. Fondé en 1964, Occident est un petit groupe fasciste, para-militaire, organisé sur le modèle des courants fascistes italiens de l’époque au sein duquel gravitent des anciens de la Milice, de l’OAS et un certain nombre de fils de bonne famille qui veulent en découdre avec les communistes et les gauchistes. Devedjian fait partie de cette « belle aventure » comme un certain nombre de futurs ministres, sous-secrétaires, directeurs de cabinet, chef d’entreprise qui, par la suite, rejoindront eux aussi le RPR de Chirac ou l’UDF de Valéry Giscard d’Estaing, à l’instar d’Alain Madelin, Gérard Longuet, Alain Robert, Hervé Novelli, Claude Gloasguen ou Anne Méaux.

Pendant trois ans, Devedjian collectionne les faits d’armes : en plus des assauts réguliers contre les réunions étudiantes de gauche, on songera, entre autres, au fait qu’en novembre 1965 il est condamné, avec Alain Madelin, à un an de prison avec sursis et trois ans de mise à l’épreuve pour vol et détention d’armes ; qu’il participe, en avril 1966, aux manifestations contre la représentation des Paravents de Jean Genêt, au Théâtre de l’Odéon, la pièce étant accusée de porter atteinte à l’image de la France et à sa virilité ; ou encore qu’il dirige personnellement le commando qui, en janvier 1967, opère une descente sur le campus de l’Université de Rouen qui fait plusieurs blessés parmi les activistes des Comités Vietnam, dont un grave. Voilà ce que Devedjian considère comme une erreur de jeunesse : « C’était ma première expérience politique, témoigne-t-il dans A moi le ministère de la parole, publié en 2006. Bien sûr, je la regrette, je me suis totalement trompé ». On voyait mal l’ancien député RPR-UMP entre 1986 et 2017, proche de Chirac et ancien ministre sous Raffarin et Fillon dire le contraire….

Ami des flics et de Pasqua

« Les convictions » de Devedjian ont tout de même des limites. Arrêté à la suite de l’équipée rouennaise, l’étudiant en droit est accusé par ses amis d’Occident d’avoir balancé aux flics le nom de ses compagnons de commando qui seront, comme lui, jugés à l’été 1967. La direction du groupe fasciste, fondé Pierre Sidos, ancien pétainiste et ami de la Milice, expérimente sur Devedjian « la baignoire », vieille technique pratiquée sous l’Occupation par les collabos. Devedjian est finalement exclu d’Occident en novembre 1967.

Cependant, il ne reste pas longtemps inactif tout en conservant, chevillé au corps, son tropisme policier : proche de Charles Pasqua, il rejoint l’UDR en 1971 et devient membre fondateur du RPR en 1976, chargé de rédiger, avec le futur ministre de l’Intérieur de Chirac à l’époque du meurtre de Malik Oussékine, les statuts du nouveau parti de la droite gaulliste.

Avocat de Chirac et du patronat

La troisième passion de Devedjian, c’est le fric et le patronat. Le lien entre les deux, c’est la politique. Il devient donc avocat de Chirac, pendant vingt ans, se vantant de ne jamais avoir perdu un seul procès (et ce n’est pas les accusations qui ont pu manquer à l’encontre de l’ancien président de la République du temps où il était maire de Paris).

Au RPR, il aiguillonne l’aile ultra-libérale du parti. C’est à ce titre qu’il devient, entre 2002 et 2010, ministre aux Libertés locales, à l’Industrie puis à la Mise en œuvre du plan de relance. Dans tous ces ministères, son programme ne varie guère : au nom de la liberté d’entreprendre, il faut faire des cadeaux aux patrons, réduire les « charges » qui pèsent sur les entreprises et en finir avec « la paperasse et l’administration » qui entravent l’initiative privée.

Entre-temps, Devedjian s’est toujours bien gardé de rester inactif et d’oublier sa propre carrière politique puisque sans discontinuer, ou presque, il a été successivement ou parallèlement maire d’Antony (1986-2002), député du 92 (1986-2017) et président du Conseil départemental des Hauts-de-Seine (2007-2020).

Voilà, en substance, les fameuses « convictions » de Devedjian, auquel toute la classe politique rend hommage aujourd’hui [2]. On ne saurait se réjouir de la mort d’un homme ou d’une femme, c’est bien connu. Mais, au moins, peut-on choisir qui pleurer. Dans le cas de Devédjian, nous n’écraserons pas une larme.

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Après la publication de cet article, un lecteur nous a fait remarquer, à juste titre, que Devedjian avait été, dans les années 1980, avocat de plusieurs militants de l’Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie (ASALA, organisation nationaliste révolutionnaire de gauche, active entre 1975 et le milieu des années 1980) dans le cadre de procès intentés contre ses activistes à la suite d’opérations menées en Suisse et en France, au début des années 1980. Néanmoins, l’engagement de Devedjian en tant qu’avocat, dans la défense des militants de la cause arménienne alors qu’il était, au même moment, avocat de Chirac, n’a jamais relevé que du pur nationalisme arménien. Ainsi, par exemple, Devedjian ne s’est jamais prononcé sur le sort de Georges Ibrahim Abdallah, l’un des cadres des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises (FARL), incarcéré en France depuis 1984, libérable selon le droit français, depuis 1999 et faisant l’objet d’un acharnement judiciaire sans pareil sous les gouvernements de gauche comme de droite. Et ce alors même que des liens très forts ont pu exister entre les FARL et l’ASALA.




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