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Politique

Capitalisme vert

Greenwashing chez Total : un modèle de transition écologique made in Macron

Macron et le géant français Total sont des représentants remarquables du « greenwashing » et du capitalisme vert, une politique adoptée par une partie des classes dominantes pour poursuivre, avec une moindre résistance, le ravage de la planète, la dépossession des populations autochtones, les licenciements et la précarisation qui sont nécessaires à la reproduction d’un système capitaliste dans l’impasse.

mercredi 27 janvier

Emmanuel Macron et Patrick Pouyanné le PDG de Total, dans l’usine Saft, filiale de la multinationale à Nersac en Charente, en janvier 2020. Crédit photo : AFP

Greenwashing : derrière la façade écologiste, une pratique néolibérale du « capitalisme vert »

Dans le contexte du développement du mouvement écologiste à l’échelle mondiale et de la préoccupation croissante vis-à-vis de la crise écologique notamment parmi la jeunesse, les entreprises et les États ont commencé à utiliser de manière de plus en plus récurrente un discours « écolo », ce qu’on appelle le greenwashing. En se servant de cette couverture discursive les entreprises et les États tentent de cacher leur responsabilité dans la destruction de la planète mais aussi de justifier des licenciements et des attaques envers les classes populaires. On le comprend, c’est la ligne politique qui permet aux classes dominantes de poursuivre la logique destructrice et irrationnelle nécessaire à la reproduction du capitalisme avec une moindre résistance.
 
Comme nous l’expliquions dans un autre article : « Face au scénario catastrophe qu’annonce le réchauffement climatique, ceux qui dirigent le capitalisme international oscillent entre deux stratégies : d’un côté, une campagne de négation des preuves scientifiques, dénoncées comme une « idéologie », de l’autre une stratégie de promotion d’un « capitalisme vert » ou « durable » qui négocie des accords internationaux, véritable farce promettant une reconversion partielle et limitée du système productif alors qu’ils ne font que renforcer le modèle d’accumulation et l’exploitation capitaliste »

Dans le camp des climato-sceptiques on retrouve des dirigeants politiques comme Trump ou Bolsonaro. Du côté du « greenwashing » et du capitalisme vert on trouve le Parti Démocrate nord-américain, les principaux leaders politiques européens tels qu’Angela Merkel ou Pedro Sanchez, ainsi que divers « partis verts » comme EELV. Parmi eux, Emmanuel Macron est évidemment aussi un défenseur remarquable de cette ligne politique.

« Ce courant opère une sorte de synthèse entre le néolibéralisme et le « capitalisme vert ». Ses promoteurs dénoncent le réchauffement puis négocient, lors de coûteux sommets climatiques, des accords comprenant des mesures de protection environnementale, de contrôle ainsi que des grands objectifs de réduction des émissions. Ceux-ci n’ont jamais abouti à autre chose que des documents diplomatiques sans conséquences pratiques ». En témoigne le fait qu’en 2020, contre les accords de la COP21, le gouvernement Macron a augmenté le volume annuel de CO2 que la France a le droit d’émettre en passant de 398 à 422 millions de tonnes par an. 

De Nicolas Hulot au « plan de relance vert », le maquillage écolo de Macron s’estompe

 
Depuis le début, le mandat d’Emmanuel Macron est parcouru de mesurettes et de décisions prétendument écologistes (parmi les plus célèbres l’élection de Nicolas Hulot ou la farce de la convention citoyenne pour le climat) pour couvrir dans la pratique une politique inconsistante du point de vue de l’écologie et d’attaque envers les classes populaires. On peut songer à l’augmentation de la taxe carbone en 2017, qui pénalisant les classes populaires et épargnait les grands pollueurs ( les 10% les plus riches de la planète sont responsables de la moitié des émissions de CO2), ou encore au maintien des centrales électriques à charbon et à l’utilisation du glyphosate contre les promesses initiales de son gouvernement.
 
La « loi Hulot » de 2017, comme l’explique Greenpeace en est aussi un exemple frappant. Annoncé avec fierté par Macron, cette loi visait à interdire la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures jusqu’à 2040. Comme se vantait le président, la France « était le premier pays au monde » à adopter une loi pareille. Ce qui n’a pas empêché l’Etat français d’autoriser 18 nouveaux projets de recherche et d’extraction d’hydrocarbures lors de l’année suivante mais…à l’étranger. La loi (le diable se cache dans les détails) visait seulement le sol français.
 
Le « plan de relance vert » a été une nouvelle incarnation de l‘hypocrisie des capitalistes et du gouvernement. Le plan a permis d’arroser avec des milliards le patronat de grands groupes pollueurs et à l’origine de plans de licenciements massifs, sous couvert de projets responsables pour l’environnement. C’est le cas d’Airbus, Safran, Thales ou Dassault qui ont reçu une aide de 15 milliards d’euros alors que dans le secteur aéronautique plus de 30.000 emplois sont menacés, AirFrance-KLM a reçu une aide de plus de 10 milliards alors que le groupe envisage de supprimer 13.500 postes, pareil pour la filière automobile qui a reçu une aide de 400 millions d’euros alors que PSA a licencié 1250 intérimaires et que Renault compte supprimer 2500 emplois.
 
Sous couvert de « greenwashing » l’État cherche à consolider (au détriment des salariés et des petits propriétaires) les secteurs stratégiques de l’économie en renforçant sa trésorerie mais aussi en finançant des projets de pointe technologique tels que le moteur électrique ou l’avion à hydrogène pour se placer à la tête de la concurrence internationale et des nouveaux marchés. En effet ces deux projets mal dits « verts » s’inscrivent dans la volonté d’avoir la main sur les maillons de la production à forte-plus-value et, dans le cas de l’automobile, de retrouver des nouveaux débouchés face à la baisse de la demande mondiale. L’union européenne prépare déjà ce terrain aux industriels de l’automobile en défendant l’interdiction de la vente des véhicules thermiques en 2035, une mesure qui a très peu à voir avec la transition écologique.
 
En effet l’hydrogène que demande l’avion « vert » ou le moteur électrique sont peu émetteurs en gaz à effet de serre, mais seulement si l’hydrogène est produit à partir d’électricité d’origine renouvelable et si l’électricité de la voiture vient elle aussi d’une source renouvelable, ce qui n’est pas le cas. Presque deux tiers de la production mondiale d’électricité sont issus des combustibles fossiles. Et à cela il faut encore ajouter les pollutions dues à l’extraction de terres rares nécessaires à la construction d’appareils à énergies renouvelables. Rien qu’en 2019, Engie, l’industriel énergétique français inaugurait une septième centrale au charbon au Chili pour alimenter en partie le besoin d’énergie nécessaire à l’extraction croissante du cuivre utilisé dans la fabrication du moteur électrique.
 
En effet, le greenwashing de Macron et des groupes français maquille aussi la « délocalisation » des multiples dégâts environnementaux et humains causés par le pillage impérialiste des ressources naturelles. Total en est le champion sur ce terrain. 

Total : « greenwashing » pour polluer, piller et licencier librement

Dans la négation de la crise climatique via l’hypocrisie du capitalisme vert, Total détone récemment parmi tous les industriels français. Total, la 14ème entreprise la plus polluante de la planète selon un classement élaboré par The Guardian, semble considérer que la transition écologique passe par la fermeture et la reconversion de la raffinerie de Grandpuits, la délocalisation des activités de raffinage dans des aires naturelles protégées en Uganda et la suppression de 700 emplois directs et indirects en France comme le dénoncent les raffineurs grévistes de Grandpuits.

En effet tandis que Total parle de « reconversion verte » pour justifier la casse sociale à Grandpuits, le groupe ambitionne de forer plus de 400 puits pour extraire du pétrole, en plein cœur du parc naturel protégé des Murchison Falls en Uganda. A cela il faut ajouter la construction d’un oléoduc chauffé tout du long (1445 km) à l’électricité pour permettre au pétrole, trop visqueux, de s’écouler. Comme au Mali ou au Mozambique, le groupe s’apprête à mettre en place ses pratiques habituelles de pillage, d’expulsion des populations locales et de destruction de l’environnement dans un territoire qui va de l’Uganda à la Tanzanie.

Si dans ces colonnes on a souvent dénoncé comment le greenwashing de Total masquait ses ravages en Afrique, les Amis de la Terre France, compagnons de lutte des grévistes de Grandpuits, viennent de publier un document dénonçant aussi l’enfumage vert qui couvre le projet de reconversion « 0 pétrole » pour la raffinerie de Grandpuits dont se vante le groupe.

Comme l’explique cette organisation écologiste, le projet de reconversion de la raffinerie visant la production d’agro-carburants, le recyclage de plastique et la production de plastique à partir de matières végétales, est loin de pouvoir être considéré comme écologique tel que le prétend Total :
« Remplacer les énergies fossiles par des biocarburants (qui émettent plus des gaz à effet serre que les carburants fossiles) est sans doute l’une des pires idées pour lutter contre le dérèglement climatique : l’effet est inverse à cause de la déforestation induite et du changement d’affectation des sols. Selon un rapport récemment publié par Canopée et Rainforest Foundation Norvège, les objectifs actuels d’utilisation de biocarburants dans le monde conduisent à une augmentation massive de la demande en huiles de palme et de soja à l’horizon 2030. (4) Cette augmentation se traduirait par la destruction de 7 millions d’hectares de forêts, dont 3,6 millions sur des sols tourbeux très riches en carbone. Les émissions de gaz à effet de serre associées à cette déforestation seraient de l’ordre de 11,5 milliards de tonnes équivalent CO2 – soit davantage que les émissions annuelles de la Chine  »

Sur le recyclage du plastique les Amis de la Terre indiquent que «  Pour produire la même quantité de plastique avec les mêmes propriétés, il faut injecter des polymères vierges au plastique recyclé. Le recyclage de plastique permet en fait à Total de vendre toujours plus de pétrole et gaz à travers le monde. Le groupe compte en effet sur le filon de la consommation croissante de plastique, y compris celle nécessaire dans le processus de recyclage, pour écouler le pétrole et le gaz qui ne seront plus consommés dans le secteur des transports. […] Total fait du lobbying à travers des représentants d’intérêt au niveau européen pour bloquer toute législation contraignante visant à diminuer la consommation de plastique.  »
 
D’un autre côté, « le bioplastique implique des enjeux problématiques aussi bien au niveau de sa production que de sa fin de vie. La biomasse utilisée en partie dans les plastiques biosourcés entraîne en effet une pression sur les surfaces agricoles car elles entrent en concurrence avec les productions alimentaires. La monoculture de betteraves à sucre a par ailleurs des impacts majeurs sur la qualité de nos sols, notre eau et la biodiversité. Ces cultures sont par exemple responsables de l’utilisation massive de néonicotinoïdes, ces pesticides “tueurs d’abeille’’. En aval, ces plastiques dits biodégradables ne le sont que dans des conditions de compostage industriel » qui ne sont pas réunies en France.

En effet comme le résument les Amis de la Terre, ce qui guide Total dans la destruction de l’emploi et la reconversion ce n’est pas la transition écologique mais les profits. 

L’usure du greenwashing et la leçon stratégique de Grandpuits : la transition écologique doit être anticapitaliste

Sur le plan écologique la dernière période a été marquée par les mobilisations massives pour le climat mais aussi par deux désastres d’ampleur mondiale mettant en évidence le lien entre la logique capitaliste du profit et la destruction de l’environnement : les incendies en Amazonie et la pandémie de la Covid-19, toutes les deux conséquences de la déforestation massive liée à l’agro-industrie. Ainsi si les mobilisations mondiales pour le climat ont mis en évidence la résistance des états et des différents gouvernements à répondre à l’urgence climatique, les désastres écologiques ont mis sous la lumière l’impasse du « capitalisme vert » et du « greenwashing » prôné par le néolibéralisme en crise.

L’exemple de Grandpuits, où le discours prétendument vert de Total n’a pas réussi à justifier les licenciements et à diviser artificiellement les salariés du mouvement écologiste qui le soutient actuellement, montre que l’usure du « greenwashing » et les méthodes de lutte qui lui sont associées laisse aussi la place au renouvellement des stratégies pour lutter pour le climat L’alliance entre les raffineurs grévistes de Grandpuits et les différentes associations qui font partie de Plus Jamais Ça ouvre la perspective d’une stratégie qui incarne dans la lutte le« fin du mois, fin du monde, même combat » scandé dans tous les manifestations pour le climat. Comme l’expliquent les Amis de la Terre, «  Avec les raffineurs en grève depuis plusieurs semaines, les acteurs de la société civile du territoire, les syndicats et associations membres du collectif Plus jamais ça, en s’appuyant sur diverses expertises en matière de transition énergétique et industrielle, nous entendons être force de proposition et construire un plan alternatif pour Grandpuits. La casse sociale n’est pas une fatalité et il ne suffit pas de brandir une prétendue transition pour justifier la destruction d’emplois. C’est au détour de luttes telles que celles des raffineurs de Grandpuits que nous construirons les alternatives au modèle productiviste et ultralibéral, afin de répondre réellement à l’urgence sociale et environnementale.  » 

En effet la construction d’une vraie transition écologique, nécessairement anticapitaliste, exige que les salaries en lutte au côté des mouvements sociaux, arrachent les commandes des secteurs stratégiques de la production actuellement aux mains d’un poigné de capitalistes, pour mettre l’économie au service des besoins sociaux et environnementaux. Contre la logique de « négocier le poids des chaines » qui vise à imposer le patronat et le gouvernement via « le dialogue sociale », la lutte des raffineurs de Grandpuits montre que le combat intransigeant pour 0 suppressions d’emploi est le point de départ à l’élaboration d’un programme offensif pour répondre vraiment à la crise social et écologique engendré par le capitalisme.

[A l’occasion de la journée mondiale contre le climat nous avions interrogé en ce sens Adrien Cornet, délégué syndical CGT à la raffinerie de Total Grandpuits et en lutte contre le plan de licenciements que cherche à imposer Total-> « Une politique écologique, c’est une politique aux mains des travailleurs » : Adrien Cornet, CGT Total (revolutionpermanente.fr), voilà ce qu’il nous disait :« La politique écologique qu’on doit penser pour la classe ouvrière, c’est avant tout une politique aux mains des travailleurs. Ce n’est pas un vain mot de dire que demain, avec les compétences des travailleurs, en leur assurant un travail qui les éloigne de la précarité, on pourrait les faire travailler pour l’écologie, pour la planète, pour protéger l’environnement. »




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