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Monde

Du Pain et des Roses

IVG en Argentine : la lutte des femmes et le « donnant-donnant » de la politique du régime.

En Argentine, la chambre basse du Congrès argentin a voté la légalisation de l'avortement. Le Sénat votera à son tour le 29 décembre. Le projet de loi porté par le gouvernement, n'est pas le cadeau d'un gouvernement prétendument progressiste, mais la victoire du mouvement féministe.

mercredi 23 décembre 2020

Article d’Andrea d’Atri, initialement paru sur le site journal argentin La Izquierda Diario du réseau de quotidien international dont fait parti Révolution Permanente, et traduit de l’espagnol par Carla Biguliak

Des dizaines de milliers de jeunes ont coloré en vert, la couleur de la lutte pour la légalisation de l’avortement en Argentine, les rues adjacentes au Congrès. Ils y sont restés plus de 20 heures pendant que la Chambre des députés débattait de la légalisation de l’avortement. De l’autre côté de la place, séparés par un grillage, les manifestants anti-IVG n’ont pu rassembler que quelques centaines de fanatiques.

D’un point de vue historique, l’adoption en première lecture à la Chambre des députés est une victoire importante et la conséquence de mobilisations qui se poursuivent depuis plusieurs années.Si l’importante mobilisation du 10 décembre n’a même pas atteint 10 % des chiffres extraordinaires qui ont été recensés en 2018, lorsque la « marée verte » est apparue, les causes en sont multiples, alors que les mesures préventives et obligatoires de distanciation sociale ont constitué un obstacle, la politique de démobilisation du gouvernement et l’« appropriation » d’un projet créé collectivement et pour lequel le mouvement des femmes s’est battu pendant plus d’une décennie ont également eu leurs effets.

L’histoire ne s’efface pas d’un coup

La lutte pour le droit à l’avortement en Argentine remonte aux années précédant la dernière dictature militaire, lorsque les femmes ont dû faire face à l’interdiction de la vente libre de contraceptifs par le gouvernement de Juan Domingo Perón le 28 février 1974. Depuis le milieu des années 1980, les mobilisations se sont succédées, et ce particulièrement depuis le début du XXIe siècle avec la création de la Campagne nationale pour le droit à l’avortement. Cette coalition d’organisations et de militants a rédigé un projet de loi qui a été présenté au Congrès national pour la première fois en mai 2007, sous la présidence de Néstor Kirchner.

Le projet de loi pour la légalisation de l’IVG a été présenté cinq fois de plus, au cours des deux mandats présidentiels de Cristina Kirchner sans jamais être examiné. Ce n’est qu’à la septième présentation en 2018, comme réponse à un mouvement dont les revendications se multipliaient, que le président Mauricio Macri propose au Parlement d’ouvrir le débat. C’est ainsi que la marée verte s’est répandue dans tout le pays, inondant les rues lorsqu’elle a réussi à arracher l’adoption du texte par la Chambre des représentants en juin 2018, avant qu’elle ne lui soit refusée refusée deux mois plus tard par le Sénat réactionnaire.

En 2019, le candidat Alberto Fernandez a promis que l’avortement serait légalisé pendant son mandat. Dés son arrivée à la présidence, il a nommé comme responsables de son gouvernement plusieurs figures du mouvement des femmes et du féminisme populaire, mais a longuement usé de la crise économique et de la crise sanitaire comme prétextes pour retarder sa promesse de campagne.

Dissimuler l’austérité et négocier avec les anti-IVG

Bien que limitée par la pandémie, et les restrictions imposées, la marée verte a alors reinvesti les rues pour mettre la pression, parallèlement, les secteurs progressistes parmi les soutiens du gouvernement ont été scandalisés par la répression brutale des familles sans abri à Guernica. Le gouvernement a alors dû offrir une sorte de "bonne nouvelle" à sa base sociale progressiste. C’est ainsi que l’exécutif a présenté son propre projet de loi - à 90 % identique à celui rédigé par la Campagne nationale pour le droit à l’avortement- le jour même où le Congrès votait le budget d’austérité dicté par le Fonds monétaire international.

Les différences de fond avec le projet collectif du mouvement des femmes se sont concentrées sur deux points : l’inclusion de la clause de conscience afin que le personnel de santé puisse être exempté de l’application de la loi, et la pénalisation avec emprisonnement de 3 mois à un an pour les femmes qui provoquent une interruption volontaire de grossesse après 14 semaines de gestation. C’est ce projet de loi qui a finalement été approuvé à la Chambre des députés, où les législateurs qui avaient voté négativement en 2018 ont promis de modifier leur vote s’il comportait une telle formulation de la clause de conscience, ce qui permettrait aux établissements de santé de ne pas être obligés de se conformer à la pratique de l’IVG. Une revendication de l’Église qui, entre autres, possède de nombreuses cliniques et hôpitaux. C’est pourquoi, tout au long du débat à la Chambre, ont été entendus entendu des discours de législateurs, hommes et femmes (surtout du gouvernement) qui, du jour au lendemain, ont « compris » que les femmes ont le droit de décider, afin de justifier leur changement soudain de décision.

Près de la moitié de la Chambre des députés s’est prononcée contre le droit à l’IVG. Pendant plus d’une décennie, les législateurs "verts" (c’est-à-dire pro-choix) de la coalition gouvernementale n’ont pas fait preuve de la même fermeté que celle dont font preuve les religieux et les obscurantistes. Ces législateurs avaient à plusieurs reprises accepté la discipline de leur bloc du Congrès lorsque leur propre gouvernement avait refusé d’ouvrir le débat. Cette fois-ci, ils ont négocié des exceptions au droit à l’avortement afin de gagner les votes des législateurs hésitants.

La division est passée par tous les blocs du Congrès. Trente pour cent des législateurs de la coalition gouvernementale ont voté contre, ainsi qu’entre 40 et 80% des membres des blocs d’opposition. À l’autre extrême, le Front de gauche a été le seul parti à voter unanimement en faveur de la légalisation, signalant de manière cohérente son désaccord avec les clauses controversées soulevées par le mouvement des femmes. Ce n’est pas une coïncidence si, en même temps, elle est la seule force politique qui prône constamment la séparation de l’Église et de l’État.

La gratitude envers le président Alberto Fernandez, exprimée dans les discours de nombreux députés, n’ a cependant pas pu rendre effacer ce que ressentaient alors de nombreuses jeunes femmes et personnes qui luttent depuis des décennies pour la légalisation de l’avortement, et ce que le député Nicolas del Caño, du Front de gauche, a souligné dans son discours à la chambre basse :si l’avortement devient une loi, nous le devons à ces femmes.

Le droit des femmes sur le fil du rasoir

L’opération visant « à masquer l’austérité » a commencé par la présentation du projet de loi sur l’IVG le jour même du vote du budget du FMI, et s’est poursuivie le jour du vote des députés. En même temps qu’ils acceptaient en première instance le droit à l’avortement, le Sénat le même jour, adoptait une réforme des retraites qui réduira les revenus de millions de retraités. Cela touchera principalement les femmes des ménages les plus pauvres qui ont besoin de leurs revenus pour que leurs familles ne meurent pas de faim.

Pendant ce temps, l’Église, qui avait déjà considéré comme une évidence que le projet de loi serait approuvé à la Chambre des représentants, concentre sa pression sur le Sénat, en particulier sur les législateurs du bloc gouvernemental et sur les dubitatifs. Le sénateur Antonio Rodas, du Frente de Todos (front du gouvernement), a rendu visite à l’archevêque Oscar Ojea — président de l’épiscopat — pour lui exprimer son opposition certaine au projet et lui proposer une médiation afin que les religieux puissent rencontrer d’autres sénateurs péronistes. Les prêtres villeros des bidonvilles, pour leur part, ont décidé de contacter Cristina Kirchner pour lui demander de revenir à sa position historique d’anti-droit à l’IVG et, sinon, de ne pas faire pression sur son bloc.

Aujourd’hui, le gouvernement place le droit des femmes argentines sur le fil du rasoir : il espère que le 29 décembre, les quatre sénateurs qui ne se sont pas encore exprimés permettront d’inverser la pire des prédictions données par les votes confirmés, jusqu’à présent, de 33 pour et 34 contre. Une légère différence en faveur des anti-IVG qui auraient eu une voix de plus si le sénateur Alperovich, du front du gouvernement, n’avait pas été mis en congé depuis que sa nièce l’a accusé d’abus et de viol. Paradoxalement, en cas d’égalité, c’est Cristina Kirchner — qui, pendant ses deux mandats présidentiels, a empêché que la loi ne soit discutée au Congrès — qui serait chargée de trancher par son vote et de confirmer la loi.

Il n’y a pas de retour en arrière

Le projet de loi peut subir d’autres amendements régressifs, demandés par les sénateurs qui sont encore réticents à le voter, en échange de son approbation. Si cela se produit, le projet de loi devra être renvoyé aux députés et il faudra recommencer. Le gouvernement espère que la possibilité de l’avortement sera enfin enfin inscrite dans la loi, afin de mettre fin aux mobilisations qui irritent les opposants à l’IVG et qui, si le projet de loi est rejeté, pourraient se retourner contre lui.

Le résultat n’est pas clair. Ce qui est devenu clair au cours de cette longue lutte du mouvement des femmes, c’est que nos vies, notre liberté et nos droits sont de l’ordre du « donnant-donnant » sur les tables des politiciens traditionnels, que leur « pour » et leur « contre » manquent de principes et sont liés à des opportunités politiques conjoncturelles. Il est devenu évident que si l’avortement est finalement légalisé en Argentine, ce sera grâce à cette lutte historique du mouvement des femmes qui ne doit rien à aucun gouvernement. Et qu’au-delà de la légalisation de l’avortement, ce mouvement a marqué plusieurs générations de femmes qui se sont éveillées à la vie politique et ont décidé de lutter contre la violence, la discrimination et les inégalités qui pèsent sur leurs épaules, en s’appuyant sur cette expérience. Des femmes qui, après les mobilisations pour Pas Une de Moins et la marée verte, descendent aujourd’hui dans les rues de Jujuy contre les féminicides, se battent contre l’exploitation minière à ciel ouvert dans la province de Chubut, au sud, contre la privatisation de l’eau dans la province de Mendoza, à l’ouest, se mobilisent pour leurs salaires et leurs conditions de travail dans les hôpitaux de la ville de Buenos Aires ou de Misiones, ou luttent pour leur droit à la terre et au logement à Guernica et dans d’autres régions du pays. C’est pourquoi, Mesdames et Messieurs les Législateurs, il n’y a pas de retour en arrière possible.




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