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Dehors la Vème, la Macronie et leur monde !

Le président, le 49.3 et la Commune de Paris

Comparaison n’est pas raison et les parallélismes historiques ont toujours leurs limites. Certaines coïncidences calendaires, néanmoins, sont parlantes. Il n’y que l’espace d’un lancé de pavé sur les forces de répression ou l’écran des fumées lacrymogènes pour séparer le 16 mars de Macron et Borne, leur coup de force parlementaire, du 18 mars d’Adolphe Thiers et sa tentative d’effraction par laquelle il essaie, sans succès, de décapiter le mouvement révolutionnaire dans la capitale, il y a 152 ans. Dans les deux cas, le résultat est l’inverse de celui escompté par les deux exécutifs. Dans les deux cas, la même revendication, celle d’en finir avec la veulerie des puissants et leur monde.

Claude Piperno

19 mars 2023

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Le président, le 49.3 et la Commune de Paris

[Illust. "Vue de l’incendie de Paris". Gravure photographiée et retouchée, mai 1871. musée d’Art et d’Histoire Paul-Éluard (Saint-Denis)]

L’élément le plus intéressant du « moment pré-révolutionnaire » actuel par rapport au « moment Berger » qui a caractérisé la situation jusqu’à présent, à savoir une massivité de la contestation de la contre-réforme Macron-Borne couplée néanmoins à un fort encadrement de la bureaucratie et un faible niveau d’auto-activité des grévistes, contraints de suivre le calendrier intermittent de l’Intersyndicale, c’est que le 49 .3 macronien a fait vriller les consciences. Ce n’est plus seulement une majorité de l’opinion publique qui rejette la réforme, des dizaines de millions scandalisés par l’usage du 49.3 et du passage en force, mais des dizaines de milliers de travailleurs, travailleuses et de jeunes qui ont basculé, légitimement, dans l’action directe et la recherche d’une issue pour en finir avec toute cette violence venue d’en haut.

Les Echos ne se sont pas trompés en titrant « Le grand gâchis des retraites », avec une radicalité critique de l’exécutif dont la presse du Medef est peu coutumière. Et d’en rajouter une couche, dans l’édition du 17 mars, qui titre pour sa part : « Retraites, 49.3 : un "échec" et une "faute" d’Emmanuel Macron, selon la presse ». Ou plutôt selon Geoffroy Roux de Bézieux, qui se cache derrière le paravent du terme générique de « presse ». De la même façon que ce sont en réalité lui et les siens qui craignent « le blocage du pays » quand le chapeau de l’article souligne qu’« à l’étranger, on craint un blocage de la France ».

Au cours des trois derniers jours, c’est à un mouvement de bascule que l’on assiste. A la violence de l’exécutif, qui enchaîne les interdictions de rassemblement et les coups de matraque contre les manifestantes et manifestants, les réquisitions de grévistes (nettoiement et, possiblement, raffineurs) et les interpellations (plus d’un demi-millier sur l’ensemble du territoire depuis jeudi soir), c’est la rue qui répond. Les mobilisations secouent toutes les villes du pays, prenant de court une Intersyndicale qui refuse de prendre ses responsabilités et appeler non pas seulement au retrait de la réforme (un minimum… syndical), mais au départ et de Borne, et de Macron, revendication qui est déjà sur toutes les lèvres et que l’on n’entendait plus dans la rue avec autant de force depuis le mouvement des Gilets jaunes.

Proportionnellement, c’est en région que s’exprime avec le plus de détermination ce mouvement de fond, avec des mobilisations plus massives encore que dans la capitale, confirmant ce qui était déjà à l’œuvre depuis le début de la mobilisation, en janvier : à Dijon, avec les pantins de Macron, Borne et Dussopt qui ont été brûlés par des militants cédétistes, jeudi, à Castres, à Vesoul, à Guéret, à Poitiers, samedi soir, et des affrontements qui n’ont pas seulement eu lieu à Nantes mais également, de façon plus inédite, à Brest ou à Bordeaux. Et ce n’est ici que quelques exemples, pour compléter les images que BFMTV et les autres chaînes d’info continuent à faire passer en boucle, centrées sur quelques poubelles incendiées à Paris.

Le 18 mars 1871, à l’aube, c’est la mobilisation inattendue des femmes et des enfants de Montmartre qui marque le début de l’échec des troupes versaillaises qui tentent de récupérer au prolétariat de Paris les canons qui avait été entreposés au sommet de la butte. Le 16 mars 2023 au soir, et depuis plus de 72 heures, ce sont des jeunes, et des très jeunes, qui marquent le tempo de la mobilisation, eux qui avaient été jusqu’à maintenant peu présents, au regard des mouvements passés, dans les manifs. Eux dont l’exécutif connaît le potentiel disruptif, une fois qu’ils commencent à descendre dans la rue. C’est « l’ingrédient CPE », « l’ingrédient loi Travail », qui manquait à l’appel et qui est en train de pimenter la situation.

Comme en 1871, c’est là encore un coup de force, un coup de force de trop, qui marque le passage d’une situation potentiellement explosive à l’explosion. Ce qui est en cause, aujourd’hui comme à l’époque, ce n’est pas les prérogatives de Thiers à prendre un décret ou la constitutionnalité du 49.3, mais la légitimité de l’un comme de l’autre. Dans les deux cas, il s’agit de l’expression la plus visible d’un système non seulement improprement démocratique mais qui est au service des riches et dont les soubassements reposent sur toute une série d’instruments parfaitement « légaux », qui permettent de suspendre, brutalement, ce qui est d’habitude « la norme ». C’est ce que De Gaulle a perfectionné, après son coup d’État, avec la Vème République. Face aux arguments des constitutionnalistes ou apprentis constitutionnalistes que l’on voit se succéder sur les plateaux télé pour justifier ce centième 49.3 depuis 1958, c’est la rue qui fait valoir la justesse de ses revendications et de sa souveraineté, mille fois plus légitime que l’ensemble du cirque parlementaire auquel s’est prêtée la majorité (introuvable) de Macron, la droite comme les oppositions, NUPES incluse.

Déjà pendant le mouvement des Gilets jaunes, face à un pouvoir sourd, brutal et surplombant, les manifestantes et manifestants avaient remobilisé les anciens symboles révolutionnaires, ceux de 1789 autant que ceux de la Commune. C’est à nouveau de cela dont parle le « moment pré-révolutionnaire » actuel. L’exécutif illégitime n’est en place que grâce à ses matraques et à la planche de salut que lui a concédée une Intersyndicale qui continue de refuser d’appeler à la grève générale, selon une logique que même les primo-manifestants ont compris d’entrée de jeu. Ce faisant, comme il y a 152 ans, ce qui est en jeu, c’est une véritable souveraineté populaire, fondée sur des élu.es qui devraient être sous contrôle des électeurs et électrices, révocables à tout moment, ne touchant pas davantage que le salaire moyen d’un travailleur ; une souveraineté réellement démocratique, appuyée sur les aspirations légitimes et les nécessités des salarié.es, les seuls à faire tourner la société. C’est ce qui s’expriment dans les AG et ce que démontrent, avec force, les grévistes du nettoyage, des raffineries, des ports et docks, des transports et des secteurs qui ne vont pas attendre le jeudi 23 mars pour poursuivre la mobilisation [1].

Borne n’est qu’un fusible. Elle l’a d’ailleurs elle-même reconnue, avec une pointe d’amertume, au JT de TF1, jeudi 16. Quelle que soit l’issue des deux motions de censure de lundi – qui pour la première fois, depuis 1962, pourraient aboutir à un renversement de gouvernement -, ce n’est pas simplement de Borne et de ses ministres dont il faut se défaire, mais de Macron, de la Constitution qui le protège et du monde dont il défend les intérêts, radicalement opposés à ceux de notre camp social. Pour imposer le retrait de la réforme, faire dégager Borne et Macron, en finir avec une Vème République aux abois, il faut que les grévistes et la jeunesse à leurs côtés se saisissent de la situation, dirigent la mobilisation et décident par eux-mêmes. C’est la seule démocratie qui vaille, celle du monde du travail. Que le printemps 2023 rime avec celui de 1871.

Macron a joué le coup de trop. Pour que la partie ne soit pas récupérée par ceux qui veulent un « capitalisme à visage humain » ou, pire, parasitée par l’extrême droite, il faut abattre tout notre jeu. Et ce sera dans la rue, sur les piquets et par les grèves que cela se passera, dès aujourd’hui, et sans attendre.

[1] On notera, d’ailleurs, que de façon absolument inédite, compte tenu du ras-le-bol de la base, les directions des syndicats enseignants sont contraintes d’appeler à la grève du bac, dès lundi. Une mesure symbolique, certes, mais extrêmement parlante, à remettre en perspective avec les débrayages en cours pour les salaires et les conditions de travail, chez Amazon ou Stellantis, sans même parler des grèves les plus parlantes, du nettoiement ou des raffineurs de Normandie.


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