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Notre classe

Portrait de grévistes

Patrick et Chris, grévistes RATP : "Cette grève est le début de quelque chose. Pas seulement contre la réforme, mais contre tout un système".

lundi 10 février

Ça a commencé avec la Loi Travail…

Patrick : je suis machiniste au dépôt RATP de Lagny depuis maintenant 9 ans, membre CGT depuis 4 ans mais je n’étais pas actif. A partir de la Loi Travail je me suis demandé ce qu’il se passait dans ce pays, en sachant qu’il y avait aussi la loi LOM qui arrivait. Contre la réforme des retraites je me suis lancé en septembre. C’est un trop plein. Plus tu rentres dedans plus tu vois que ce qu’ils nous proposent c’est pas un avenir correct, et plus t’as envie de te battre.

Chris : J’ai fait un petit peu de privé, et on sait pourquoi on a signé à la RATP. On a des contreparties, car on subit des restrictions au quotidien et nos vies de famille sont mises de côté. Maintenant y a des acquis qu’on perd, les anciens ont gagné des batailles et nous on n’arrive même pas à les maintenir. Je me bats avec mes armes. J’ai l’impression qu’on risque d’être la génération qui aura perdu, et ça je ne peux pas l’entendre. Regarder ses enfants dans les yeux et leur dire, "on était présents mais on n’a pas fait ce qu’il fallait", ça n’est pas possible pour moi.

Les premiers bilans de la grève

Patrick : Le bilan est positif. On a réussi à rassembler les syndiqués et non syndiqués, les machinistes et non machinistes. Ce que Macron ne peut pas nous voler, c’est l’entraide. J’ai rencontré des personnes formidables. Des étudiants qui n’ont rien lâché, des professeurs, des éboueurs. Ce combat peut aller au-delà, car on a créé des liens indissolubles qui nous permettront de nous battre pour la suite.

Chris : Au niveau de la RATP, on avait des grèves de bus, ou de métro pour gagner dans sa corporation, mais là tout le monde était ensemble. J’aurais jamais cru qu’il y aurait ces taux de grévistes à la RATP ou à la SNCF, avec en plus des corporations qui nous suivaient dans l’ombre.

Y a encore des forces présentes, maintenant c’est à nous d’aller voir les étudiants, les professeurs. Je pensais que le monde était égoïste, et je me rends compte que les gens pensent ensemble. Je me suis rendu compte que je n’étais pas tout seul, que je n’allais pas m’arrêter aux retraites, car c’est tout le système qu’il faut changer. Si les richesses vont à seulement 1% de la bourgeoisie, et bien non, ça ne me convient pas. Je ne veux pas que mes enfants travaillent comme des esclaves, des esclaves modernes comme on les appelle aujourd’hui, qu’ils travaillent toute leur vie pour rien du tout.

Ce qui me donne de la détermination, c’est que je sais que si je lâche, d’autres personnes vont lâcher. Mais c’est aussi aussi pour toute la génération future qu’on se bat. On ne peut pas se permettre, on ne va pas rentrer chez nous après 54 jours de grève sans avoir rien gagné. Le gouvernement ne montre pas toutes ses faiblesses, ne parle pas de toutes les colères qui existent, de tous les gens se mobilisent.

Patrick : Ca bouge partout, on voit qu’on n’est pas tous seuls. Ensuite on a des enfants, ce qu’on fait aujourd’hui c’est pas monnayable. Dans ce combat, on peut perdre de l’argent mais on se bat pour le temps de nos enfants. Ce qu’ils veulent nous voler c’est le temps. Nos enfants n’ont pas de prix, et on peut perdre des milliers d’euros, mais leur temps est plus vital.

Chris : Mon enfant ne vaut pas une fiche de paie, ni deux, ni trois. Le temps en bonne santé, les bonnes conditions de vie, le fait de ne pas être sous perfusion ou en maison de retraite avec personne qui nous calcule, car ça n’est pas ça la vie. On n’est pas à une fiche de paie près.

Le rôle de la Coordination RATP-SNCF face aux bureaucraties syndicales

Patrick : Pour Martinez et les directions syndicales, je suis déçu. Je suis syndiqué mais je suis déçu, déçu, déçu. Ils ne font pas leur travail, ils auraient pu nous rassembler davantage. Avec la coordination RATP-SNCF on a réussi à rassembler la région parisienne, eux avec leurs organisations nationales ils auraient dû rassembler beaucoup plus.

Chris : Pour radicaliser ce que dit Patrick, je dirais qu’ils ne nous représentent pas. Ce sont pas des représentants du personnel. Je pense qu’ils ne savent même pas ce qu’il se passe, ce que sont nos revendications ou ce qu’est la pénibilité au travail. Eux ils ont des réunions à 9h, ils se lèvent à 8h du matin. Ils ne savent pas ce que c’est que de travailler à 4h du matin, ou le jour de Noël. Martinez pendant les vacances il n’était pas là, mais nous si, on était en grève le 24, le 25, le 26, sur les piquets. Lui il appelle au 9, mais nan, nous on a continué avec la coordination, en faisant des piquets tournants, des actions.

Ils sont trop loin, pas assez près du terrain. Y a des représentants qui se mettent en porte à faux avec la direction de la RATP, qui sont attaqués pour ça. Je pense à Ahmed, à Patrick, ou à François qui a fait un acte très grave, de détresse. Je ne l’ai pas vu à son chevet, Martinez. Ils représentent son étiquette syndicale mais il n’est pas là pour eux. Il faut être présent sur le terrain, ça n’est pas à la télé qu’il doit être. C’est dans les raffineries, dans les ports, partout où les corporations peuvent partir en grève.

Le boulot qu’il fait n’est pas assez rude, n’est pas assez conséquent. Il fait moins que le minimum. Moi ce que je veux lui dire, c’est s’il dit qu’il veut se battre "jusqu’au retrait", il faut qu’il le prouve, en allant sur le terrain, plutôt que de le dire sur BFM.

Syndiqués CGT, la bataille contre Martinez

Patrick : Je suis parti directement le voir à Vitry. Je lui ai dit qu’il fallait agir, qu’il ne devait pas faire la trêve, qu’il ne devait pas venir au piquet uniquement lorsqu’il y a des caméras. Sa place est auprès des grévistes, pas sur les plateaux. S’il était au piquet tous les jours, la médiatisation se ferait sur les piquets. Y a un détachement de ces dirigeants et pour moi ils ne reflètent pas l’ampleur du mouvement.

Chris : Comme Martinez qui dénonçait la violence des GJ, maintenant il dénonce la "violence" à la CFDT. C’est du n’importe quoi. La violence, c’est vivre dans la rue, la violence c’est quand une femme se fait frapper par la police, la violence c’est quand une mère de famille n’a pas assez pour nourrir ses enfants, la violence c’est quand un travailleur se fait virer comme un malpropre. De quelle violence parle-t-on ? De violence morale, whoa !

Y a des gens qui perdent leurs toits à cause de ce qu’il se passe, y en a qui se retrouvent dans la rue et on parle de violences pour une action d’interpellation ? Ça montre la déconnexion totale de Martinez avec la base. Comme je le disais, je trouve qu’il est un peu trop proche de là haut.

Patrick : La violence c’est de ne pas écouter les Français, la violence c’est de laisser les gens dans la rue, la violence c’est ce qu’il se passe en manifestation, la violence c’est celle de Macron qui reste dans sa bulle. La violence c’est celle de la patronne de la RATP qui s’augmente de 50 000 euros, et que nous machinistes, alors que la RATP depuis 3 années explose ses bénéfices, on n’a même pas 10 euros d’augmentation. Même pas 10 euros, alors qu’eux se gavent !

Chris : On a posé la question dans les AG, savoir si les grévistes soutenaient l’action à la CFDT. Toute la base soutient, personne ne condamne. Sur l’objectif de l’action à la CFDT, les directions syndicales se permettent de négocier quelque chose qui ne les regarde pas. Ils sont représentatifs de quoi ? Pour quelle raison Berger va négocier, pour nous entuber ? Les grévistes ont eu raison de faire cette action.

Des Gilets jaunes à la grève reconductible

Patrick : Je ne vous le cache pas, on était dans les premiers manifestations de Gilets jaunes. On a vu comment on était traité par les policiers et c’est pour ça qu’aujourd’hui je ne suis pas choqué par leurs méthodes de répression sur les piquets. J’ai vu la détresse des salariés tous les samedis pendant un an, parce que c’était des salariés dans la rue. Pendant un an, le peuple était dans la rue, il n’a pas été écouté. Des gens ont perdu des membres, ont perdu la vue. Aujourd’hui à 4 heures du matin, je vois des personnes âgées qui fouillent dans les poubelles. Depuis les Gilets jaunes, tout le monde se dit qu’il peut se retrouver à devoir fouiller les poubelles dans la rue. L’inaction c’est tolérer, je ne tolère pas moi. Je préfère me battre, avoir des cernes, mettre ma vie un peu de côté, mettre mes petits plaisirs de côté pendant la grève, pour pouvoir avoir une retraite aux cotés de mes enfants, de mes petits enfants. C’est pas une vie qu’ils nous proposent, c’est la survie.

Patrick : Pour moi la question c’est quel avenir on veut, dans quelle société on veut vivre. Dans quelles conditions. Y en a qui pensent que c’est loin mais c’est pas demain qu’on va se réveiller et se dire "merde, cette réforme est passée". Si on se laisse faire, y a plus de dignité au travail. Pour moi, travailler devrait permettre de vivre dignement. Ce n’est pas une vie que de travailler et ne même pas pouvoir se payer un Charal à la fin du mois parce que t’as plus de tune. Quand tu travailles tu dois te payer un Charal si t’as envie. Tu dois inviter ta femme au restau si t’as envie. Ton enfant s’il veut un jouet, tu dois pouvoir le lui acheter. Pour moi, c’est la dignité au travail, la dignité du travailleur qui est en jeu. C’est pour ça que je me bats.

Chris : La vie a augmenté, on ne travaille plus pour vivre mais pour survivre. Je travaille pour vivre, mais je ne veux pas vivre pour le travail. Donner de son temps, son investissement, son énergie, d’accord. Mais aujourd’hui, on travaille tellement ! On donne tout à l’entreprise, la pression est telle que ça mène à des cas comme France Telecom, y en a qui se suicident. On se sent oppressés au travail.

Patrick : Les gilets jaunes ont été les précurseurs du mouvement. Ils n’ont pas lâché et ils ont été les précurseurs de cette lutte. J’en faisais partie, ça a éveillé les consciences de beaucoup de gens. Ils ont tout fait pour qu’on ne voit pas cette colère, en fermant les lignes de métro, les magasins.
Le niveau de détermination était énorme, dans la pluie, dans la neige, pendant un an. Tout le monde était dans son canapé et les gilets jaunes ont apporté la visibilité de milliers de personnes qui en avaient marre de vivre comme ça. On a vu qu’on n’était pas tout seul, même à l’international il y a eu des gilets jaunes. Tous ensemble ils ont obtenu des choses, qui peuvent paraitre minimes, mais le réveil de conscience ça n’a pas de prix.

Les mots de la fin

Patrick : Les machinistes ont pour l’instant repris le volant, mais c’est pas pour autant qu’on ne va pas aller voir ls profs, les étudiants. Par rapport à ça, on doit toujours rester en contact pour l’avenir, et se coordonner. La réforme est jusqu’en avril, mais tout ce qui a été créé n’est pas à jeter à la poubelle. C’est le départ de quelque chose pour moi. Des personnes que je ne faisais que croiser, sont des proches aujourd’hui. Avec les piquets de grève on a appris à se connaitre, on s’appelle par nos prénoms et on se demande comment ça va, on connait les prénoms des enfants de chacun. Alors qu’avant, on se disait rapidement bonjour, on s’appelait par notre ligne de bus ou le numéro de notre service. C’est de bonne augure pour la suite.

Chris : Après les Gilets jaunes, il y a eu cette grève, c’est le début de quelque chose pour construire tous ensemble, pas seulement contre la réforme, mais contre tout un système.

Patrick : Prise de conscience, solidarité, et on va gagner. Après la grève, ce sera un long combat, un combat qui en appelle d’autre. C’est une graine qu’on a planté et c’est un avenir que j’espère incroyablement fleuri.

Propos recueillis par Nora Pardi et Ariane Serge




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