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Politique

Assurance chômage : le patronat revient en force aux négociations, la CFDT joue le jeu

Lundi dernier, les organisations patronales (MEDEF, CPME, U2P) refusaient le principe de pénaliser les entreprises recourant à des contrats précaires, et claquaient la porte des négociations sur l’assurance chômage. Ce jeudi, après une annonce d’Édouard Philippe assurant leur faire « confiance », elles sont revenues s’asseoir autour de la table, satisfaites de leur coup de force. Pendant ce temps, alors que la CGT, FO, la FSU et Solidaires appellent à une journée de grève nationale interprofessionnelle, la CFE-CGC et la CFDT sont prêtes à trouver un accord avec le MEDEF pour satisfaire le gouvernement.

vendredi 1er février

De gauche à droite : Geoffroy Roux de Bezieux du Medef, Laurent Berger de la CFDT, François Asselin de la CPME, Alain Grizet de l’U2P et François Hommeril de la CFE-CGC doivent décider l’ouverture de négociations sur l’assurance-chômage.
Crédits : Sipa

C’est ce mercredi lors de la séance des questions adressées au gouvernement à l’Assemblée Nationale, qu’Édouard Philippe a lancé un appel aux organisations patronales à revenir à la table des négociations. Conscient de la faiblesse d’un gouvernement pris en tenaille entre la colère populaire exprimée par la mobilisation historique des Gilets Jaune, inédite depuis 1968 de par son ampleur et sa radicalité, et le patronat, à l’image des Foulards Rouges qui ont manifesté le week-end dernier pour réclamer le retour à l’ordre à travers des mesures ultra-répressives contre les Gilets Jaunes, le Premier Ministre a donc voulu rassurer le MEDEF pour s’épargner un chantier qui pourrait s’avérer difficile et lourd de conséquences politiques dans un contexte explosif. En effet, alors que l’effritement des corps intermédiaires est aujourd’hui un élément central pour comprendre la faiblesse d’un gouvernement qui ne dispose que de très peu de relais dans la société civile pour faire passer la pilule des contre-réformes néo-libérales (là où le PS avait pour lui mairies, positions dans les syndicats, et construit tout un réseau associatif et culturel pour défendre son action sur le terrain, le parti présidentiel actuel paraît bien fragile pour remplir cette tâche), Édouard Philippe a déclaré devant les parlementaires que « nous vivons un moment où beaucoup d’organisations syndicales et patronales aspirent à montrer l’importance qu’elles ont, le rôle essentiel qu’elles jouent dans notre vie sociale. C’est à elles de relever le défi, je leur fais confiance ». Il est ainsi revenu sur la déclaration d’Emmanuel Macron qui souhaitait jeter de la poudre aux yeux des Gilets Jaunes dans un contexte de crise de popularité énorme, en affirmant le 24 janvier dernier vouloir mettre en place un système de « bonus-malus » pour pénaliser les entreprises qui usent de contrats courts, source de précarité pour les salariés, et qui avait poussé le MEDEF à quitter les négociations pour imposer ses propres conditions. Alors que cette déclaration du chef de l’État avaient été vantée dans tous les médias dominants comme le signe de sa « détermination » à lutter contre la précarité, ce nouvel épisode démontre bien que si Emmanuel Macron est déterminé à bien des égards – notamment pour réprimer la contestation sociale dans le pays, et permettre au patronat, aux banquiers et aux actionnaires de s’enrichir toujours plus – il ne l’est sûrement pas pour combattre la précarité. Le MEDEF, la CPME (représentant les PME), et l’U2P (artisans, commerçants et professions libérales) sont donc revenues négocier, non contentes d’avoir réussies à imposer leurs conditions.

Et la suite de ces négociations ne s’avère pas de bonne augure pour les chômeurs et pour les droits des salariés. Soit les négociations capotent et le dossier se retrouvent alors aux mains du gouvernement, soit les syndicats et le patronat trouvent un accord, renouant avec le dialogue social, dont le pouvoir attend désespérément le retour (le grand débat en est une certaine forme). Or le gouvernement n’a jamais caché sa volonté de détruire les droits des chômeurs et de mettre ainsi les salariés à la merci des patrons, notamment à travers deux mesures phares : l’obligation pour les chômeurs d’accepter n’importe quel job sous peine de se faire radier de Pôle Emploi, et l’augmentation du temps de travail ouvrant droit à des indemnités chômage pour les salariés. Mais cette première option n’est pas la préférée du gouvernement qui voit bien qu’elle pourrait constituer un coût politique supplémentaire dans la période. La seconde possibilité apparaît comme bien plus judicieuse pour un gouvernement qui connaît le désamour de la population au bout d’à peine deux ans de mandat. Cette solution présenterait deux avantages : permettre au gouvernement de ne pas se salir les mains, tout en poussant les syndicats à accepter le jeu des négociations sous condition, et deuxième avantage, continuer plus avant dans l’intégration de ces syndicats à la gestion paritaire de la précarité.
Pour mettre en pratique cette seconde option, il s’agirait donc dans un premier temps de diviser les syndicats autour d’un accord final avec le MEDEF. Et à ce petit jeu, la direction de la CFDT a déjà montré lors de la lutte contre les Ordonnances Travail fin 2017, ou encore celle contre le Pacte ferroviaire au printemps dernier, qu’elle pouvait servir de fidèle relais à Macron et son gouvernement. Il est à ce titre significatif que le 1er février sur France Info, Laurent Berger, Secrétaire Général de la CFDT, a annoncé vouloir négocier pour éviter aux entreprises d’avoir à se soumettre au système de « bonus-malus ». C’est ainsi qu’il compte surfer sur le mouvement des Gilets Jaunes, non pas pour étendre la mobilisation, mais pour se relégitimer auprès du gouvernement comme interlocuteur capable de contenir la colère de certains secteurs du monde du travail en faisant croire à l’illusion du « dialogue social ». Il a par ailleurs fait part de son refus de participer à la grève nationale interprofessionnelle du 5 février appelée par la CGT, Solidaires, FO, la FSU. On perçoit ici le clivage qui existe dans le paysage syndical entre une centrale comme la CFDT ouvertement engagée dans la compromission et les autres centrales que le mécontentement de la base par rapport à l’inaction des bureaucraties syndicales pousse à poser une date sur un calendrier établi par les gilets jaunes, bien que ces derniers appellent à en faire le point de départ d’une grève générale pour faire reculer le gouvernement là où les têtes de ces syndicats envisagent une journée saute-mouton classique. Enfin dans cet entretien, Laurent Berger affirme sans honte qu’aujourd’hui « personne […] ne croit que le gouvernement va revenir sur l’ISF »… alors que c’est une des principales revendications exprimées par les Gilets Jaunes, mouvement qui recueille une sympathie persistante dans la population depuis maintenant bientôt trois mois ! Et que cette journée de grève du 5 février pourrait justement permettre à la mobilisation de s’amplifier et de rendre possible ce qui reste du domaine de l’incroyable pour un esprit aussi étriqué par des années passées au service de la collaboration de classe, tel que celui d’un Laurent Berger.




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