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Élections au Chili : nouvelle défaite de la gauche, l’extrême droite pourra réécrire la Constitution

Ce dimanche au Chili l’extrême-droite a remporté les élections pour le « Conseil Constitutionnel », organe chargé de rédiger la nouvelle Constitution. Un succès qui renvoie aux échecs et trahisons du gouvernement de gauche, quatre ans après l’immense révolte de 2019 contre le régime hérité de la dictature.

Antoine Weil

9 mai 2023

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Nouveau séisme politique au Chili : l’extrême-droite remporte nettement les élections pour le « Conseil Constitutionnel », organe chargé de rédiger la nouvelle Constitution. Quatre années après l’immense révolte de 2019 contre le néolibéralisme et le régime, trois ans après la victoire du referendum pour en finir avec la Constitution héritée de la dictature de Pinochet et moins d’un an et demi après la victoire du gouvernement le plus à gauche depuis le retour de la démocratie, c’est finalement l’extrême-droite pinochetiste qui remporte le scrutin, et pourra rédiger le nouveau texte constitutionnel.

Victoire de l’extrême-droite, nouvelle gifle pour Boric et la gauche au pouvoir

Ce dimanche, les Chiliens étaient appelés aux urnes pour se prononcer sur la composition du Conseil Constitutionnel, une institution de 50 membres qui doit proposer une nouvelle Constitution, laquelle sera soumise pour approbation par un référendum en décembre prochain. A l’issue d’un scrutin marqué par un nombre important de vote nuls (plus de 20%, alors que le vote est obligatoire) le Parti Républicain (extrême droite) remporte un large succès, regroupant 43% des suffrages et 22 sièges sur 50, ce qui lui octroie un droit de veto au sein du Conseil.

La droite, menée par le parti Chile Vamos de l’ancien président Piñera sort affaiblie, avec un score de 21% des votants, mais obtient 11 sièges. La droite et l’extrême-droite disposent ainsi d’une large majorité au sein de cette chambre, bloquant la possibilité pour la gauche d’influer sur le contenu du texte constitutionnel à venir. En termes de sièges, elles dépassent la barre des 3/5, ce qui leur permet d’approuver seules chaque article et donc de diriger entièrement le processus de rédaction de la nouvelle constitution.

Dès lors, on peut s’attendre à ce que la nouvelle constitution comporte peu de changements par rapport au texte déjà existant et s’éloigne pour de bon des revendications ouvrières et populaires portées par la révolte de 2019. En effet, le Parti Républicain est un défenseur historique de la Constitution rédigée lors de la dictature avec a à sa tête José Antonio Kast. Ce dernier est un véritable nostalgique du général Pinochet et est notamment connu pour ses positions réactionnaires en défense de l’amnistie des militaires condamnés pour faits de tortures et assassinats sous la dictature, mais aussi pour son opposition au droit à l’avortement et contre le mariage pour tous.

Il s’agit d’un camouflet très important pour le Président Gabriel Boric et la coalition de gauche « Unidad para Chile » qui ne rencontre que 28% des suffrages malgré son alliance avec le Parti socialiste, formation de centre-gauche qui a gouverné le Chili à plusieurs reprises depuis le retour à la démocratie sans jamais remettre en question le néolibéralisme et la Constitution héritée de la dictature. Ce piètre score marque une nouvelle étape dans la crise du gouvernement Boric, qui accumule les revers depuis son élection en décembre 2021, entre concessions sans cesses plus importante à la droite et trahison de la révolte de 2019.

Comment expliquer la défaite de la gauche et du changement de Constitution ?

Ce revirement au Chili avec la victoire de l’extrême-droite peut sembler paradoxal puisqu’en octobre 2020 c’est 78% des votants qui approuvaient le referendum pour changer la constitution. En mai 2021 à nouveau, les partis de gouvernement de droite et de centre-gauche étaient balayés aux élections de la Convention Constituante, exprimant le rejet clair du régime.

Élu à la présidence d’une courte tête contre le leader d’extrême-droite Kast en décembre 2021, Gabriel Boric va pourtant s’évertuer à canaliser le phénomène de contestation né de la révolte de 2019. Tout en se revendiquant du mouvement social et en défendant le fait de mettre en place une nouvelle Constitution, il va dès son élection multiplier les gestes de conciliation, appelant à la responsabilité et à l’entente avec le patronat et intégrant des personnalités du régime dans son gouvernement, notamment l’ancien président de la banque centrale chilienne.

Conséquence de ces intentions initiales, ses premiers mois d’exercice du pouvoir ont été marqués par les promesses non tenues, la répression de manifestations, et une inflation d’une ampleur jamais vue. Autant d’éléments qui ont généré un mouvement d’hostilité contre le gouvernement, conduisant au large rejet de la réforme constitutionnelle « progressiste » de septembre 2022, par 61% des chiliens, notamment dans les milieux populaires.

Ce revers a conduit Boric à accélérer les concessions en direction de la droite, notamment à propos de la Constitution, enjeu central car le texte issu de la dictature entérine les aspects les plus néolibéraux de la société chilienne. Pour proposer une alternative au texte constitutionnel rejeté, un nouveau mode de révision est retenu : c’est désormais un Conseil Constitutionnel qui va devoir écrire la constitution. Ce conseil qui a été élu ce dimanche était d’emblée pensé pour éviter tout changement profond, ses membres étant contraints de travailler sur la nouvelle constitution à partir d’un avant-projet rédigé par des experts nommés par l’actuel Parlement, sans pouvoir remettre en cause plusieurs principes préétablis, notamment le fait que le Chili soit une économie de marché.

Dans ces coordonnées, la composition du Conseil Constitutionnel a été décidée au terme d’une campagne dictée par l’extrême-droite qui a pu profiter du climat réactionnaire polarisé sur les questions migratoires et sécuritaires. Un climat directement entretenu par la politique du gouvernement de gauche qui est allé jusqu’à militariser la frontière nord du pays pour empêcher l’arrivée de migrants vénézuéliens. Avec la victoire des nostalgiques de la dictature pour les élections censées réviser la constitution de Pinochet, l’espoir de changement issu de la révolte de 2019 apparait bien loin, étouffé à force de la démobilisation et des trahisons opérées par le gouvernement de gauche.

Face à la trahison de la révolte de 2019, construire une alternative sur la gauche au Chili

L’extrême-droite tire profit de la défiance contre le gouvernement de gauche, mais aussi contre les partis traditionnels, comme l’illustre le faible score de la droite anciennement au pouvoir. Pour autant, il s’est exprimé un important rejet du processus référendaire et des différentes listes candidates à travers les votes nuls et blancs. Alors que le vote est obligatoire, 2 millions d’électeurs ont choisi de voter nul et 500 000 d’entre eux ont voté blancs, un nombre considérable, flirtant avec le score obtenu par la coalition de gauche, qui a regroupée 2,8 millions d’électeurs.

Face à une réforme constitutionnelle d’emblée verrouillée de manière anti-démocratique, restant bien loin des aspirations de jeunes, des travailleurs et des populations indigènes qui en 2019 demandaient une Assemblée constituante libre et souveraine, la gauche révolutionnaire chilienne a défendu le vote nul.

Le Parti des Travailleurs Révolutionnaires (PTR), organisation sœur de Révolution Permanente au Chili s’est opposée à ce processus antidémocratique de réforme constitutionnelle et a appelé au vote nul aux côtés de plusieurs autres partis, d’intellectuels et de militants des droits humains. A la suite des élections, le PTR déclaraient ainsi :

« Nous devons réaffirmer, renforcer et élargir la campagne et la dénonciation du processus constitutionnel en cours, son caractère antidémocratique et antipopulaire. Cette campagne peut être un outil pour renforcer la coordination et l’organisation des secteurs qui cherchent à affronter la droite, à retourner dans la rue et à déployer les méthodes de la lutte de classe, comme la grève contre l’inaction des bureaucraties syndicales, sans faire confiance à ce gouvernement pour gagner sur les revendications ouvrières et populaires qui sont absentes de la discussion politique nationale, comme celles d’un salaire minimum de 750.000 pesos, mais aussi pour affronter le problème du chômage, du coût de la vie, la crise de l’éducation et de la santé et le pillage des ressources naturelles.

Ceci dans la perspective de reprendre la lutte pour une véritable Assemblée Constituante, qui soit libre et souveraine, qui puisse discuter sans restriction de la remise en cause de l’ensemble du Chili néolibéral des 30 dernières années, avec comme horizon la lutte pour un gouvernement des travailleurs, seul moyen de résoudre l’ensemble des besoins populaires dans leur globalité. »

À l’heure où la situation au Chili reste ouverte, seule une nouvelle entrée en scène de la classe ouvrière, de la jeunesse et des classes populaires pourra mettre un frein à ce processus antidémocratique et poursuivre le processus de lutte pour un nouveau régime initié en 2019. Mais, la canalisation de la révolte de 2019 dans les urnes et par les institutions poursuivie par le gouvernement de gauche chilien, qui débouche aujourd’hui sur le succès de l’extrême droite vient rappeler l’urgence de construire des organisations révolutionnaires et indépendantes, loin des illusions sur les gouvernements progressistes et leur capacité à changer le système de l’intérieur. Des organisations qui soient capables d’appuyer l’auto-organisation des travailleurs et de la jeunesse, et de lutter pour que les révoltes et les épisodes de lutte de classe se transforment en victoire.

Autant d’enseignements et de bilans qui peuvent être utiles dans le contexte français, à l’heure où se déploie un mouvement d’une ampleur historique contre la réforme des retraites et le régime de la Ve République, et où beaucoup à gauche ont revendiqué l’exemple chilien comme modèle pour réformer les institutions.


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