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Face au risque d’une deuxième vague, voici ce que serait un vrai plan d’urgence pour la santé

Depuis le début du déconfinement, tous les indicateurs sont en vert, et l’épidémie de coronavirus se dégonfle progressivement. Mais malgré ces chiffres encourageants, de nombreux experts alertent sur le risque d’une deuxième vague qui pourrait être bien plus meurtrière. Cette perspective est une possibilité qui, même en l’absence de consensus dans la communauté scientifique sur la question, pose la question vitale de se préparer à cette éventualité. Quelques propositions d’un plan à la hauteur de l’enjeu.

vendredi 29 mai

Crédits photo : CNRS

Le risque d’une deuxième vague plus forte

On n’en a pas fini avec le coronavirus. Malgré une baisse du nombre de contaminations journalières, le virus continue à circuler et continuera à le faire jusqu’à ce qu’on trouve un vaccin ou un traitement efficaces. Nombreux sont les spécialistes qui pointent le risque d’une deuxième vague, qui pourrait même être plus violente que la première. C’est l’opinion de Andrea Ammon, directrice du Centre Européen de Prévention et de Contrôle des Maladies, qui déclarait il y a quelques jours : « la question n’est pas de savoir s’il y aura une nouvelle vague mais quand et de quelle ampleur [elle sera] ».

Sans que pour l’heure ce ne soit prouvé, le possible caractère saisonnier du virus et l’existence d’un « frein estival » est un autre indicateur de la possibilité d’une deuxième vague de contaminations, plus violente que la première, comme cela fut le cas pendant la grippe espagnole de 1918. Ce scénario ferait coïncider les contaminations de COVID 19 avec les contaminations d’autres maladies infectieuses, selon le Dr. Hans Kluge, responsable européen de l’OMS. Christian Drosten, virologue allemand à l’origine de la politique de tests de masse en Allemagne compare, lui, les possibles conséquences de cette deuxième vague à la grippe du début du siècle dernier, qui est apparue au printemps, de manière inégale, puis a disparu pendant l’été avant de revenir de manière plus puissante en automne, période pendant laquelle sont survenus la plupart des 50 millions de morts.

Cette perspective est d’autant plus inquiétante que le gouvernement n’a toujours pas mis en œuvre une campagne de dépistage massif. Edouard Philippe avait annoncé la réalisation de 700 000 tests hebdomadaires dès les débuts du déconfinement, le 11 mai dernier, un chiffre jugé très minimal par les experts, et ne permettant pas d’avoir une vision suffisante du nombre de contaminés et du niveau de circulation du virus. Pour le mettre en comparaison avec d’autres campagnes de tests dans le monde, à Wuhan, berceau de l’épidémie, face à des signes de reprise de l’épidémie au mois de mai, en l’espace de dix jours, les autorités ont annoncé qu’elles allaient tester 8 millions de personnes. Mais le problème en France est d’autant plus important du fait que, malgré une absence de transparence sur le nombre de tests réalisés, ils ne dépasseraient pas, selon plusieurs estimations concordantes, les 250 000 ou 300 000 tests hebdomadaires. Pour la cellule d’investigation de Radio France, depuis le 23 avril, le nombre de tests en France stagne et n’a même jamais dépassé les 150 000 par semaine, alors que, comme l’affirme le président du syndicat biologiste François Blanchecotte, dans le privé il y aurait une capacité pour faire 140 000 tests par jour.

La stratégie du gouvernement consiste à tester uniquement les personnes présentant des symptômes, or, une des particularités du COVID 19 est le fait que près de la moitié des personnes testées positives soient asymptomatiques, selon le Scripps Research Institute. Catherine Hill, épidémiologiste, critique cette stratégie et redoute une seconde vague de l’épidémie faute d’une politique de tests massifs. Elle signale la nécessité de savoir qui sont les groupes de la population les plus porteurs du virus. Il est en effet nécessaire de savoir qui sont les nouvelles personnes contaminées et où est-ce qu’elles ont été contaminées. Est-ce que ce sont des travailleurs qui ne sont pas en télétravail ? Est-ce que ce sont les enfants qui vont à l’école qui transmettent le virus ? etc.

De plus, à cette absence de tests s’ajoute le retard avec lequel se font les analyses de ces derniers. 2 000 médecins du syndicat de médecins généralistes MG France ont réalisé une enquête montrant la communication tardive des résultats des tests qui entrave l’application de mesures ainsi que le dépistage des proches d’un patient positif. Selon cette enquête « 55% seulement des analyses arrivent dans 24h ».

Si le gouvernement teste si peu et maintient une opacité sur les résultats de ces tests, c’est bien pour garder la main sur la stratégie à adopter, dont l’axe de gravité est de maintenir à tout prix les profits des capitalistes. Si jusqu’à présent, le spectre d’une tuerie de masse a été évité, la situation est loin d’être résolue. Pour la plupart des spécialistes, dont le professeur Antoine Flahaut, directeur de l’Institut de Santé Globale, « il faut se préparer à une deuxième vague comme si elle allait arriver ». Cela suppose la mise en place de mesures d’urgence pour se préparer à cette éventualité.

La nécessité d’une commission indépendante de gestion de l’épidémie

Depuis le début du développement du virus dans le pays, le gouvernement a montré, de par sa gestion criminelle de la crise, dans quel camp il était. En effet, la vie d’une partie importante des travailleurs, ceux des « premières lignes », ont été mises en danger par la gestion capitaliste de l’épidémie, que ce soit par le manque de matériel de protection sanitaire, par la non-fermeture des usines non-essentielles ou encore par le manque important de tests. Toutes ces mesures montrent que pour l’État et les grands capitalistes, la seule priorité a été et reste le maintien de l’économie et de leurs bénéfices à tout prix, quitte à mettre en danger la vie des milliers de travailleurs, surtout celles des plus précaires. Dans la même ligne, le gouvernement ne fait rien pour se préparer à l’éventualité d’une seconde vague. L’histoire du mois de mars, qui avait montré l’ampleur de l’impréparation des autorités, pourrait bien se répéter.

Pour faire face à cette éventualité, il faudrait dès aujourd’hui approvisionner les soignants en matériel sanitaire, organiser des distributions gratuites de masques à toute la population et reconstituer des stocks pour se préparer à tout risque de reprise de l’épidémie. Cela passerait par la réquisition et la centralisation de tout le matériel sanitaire disponible dans le marché et la reconversion, si nécessaire, sous contrôle des travailleurs, des secteurs de la production nécessaires pour produire du matériel sanitaire en masse, afin d’approvisionner les soignants, de distribuer gratuitement à toute la population et de reconstituer des stocks pour se préparer à tout risque de reprise de l’épidémie. Plutôt que commander des respirateurs et des masques aux grands groupes internationaux, qui font face à une situation de pénurie, ils pourraient être produits dans les usines, réquisitionnées et reconverties sous contrôle ouvrier, en particulier dans celles qui font face à une baisse d’activité et sont menacées de plan de licenciement comme dans l’automobile ou l’aéronautique. La France a largement les moyens de produire les produits nécessaires en masse, pour l’ensemble de la population, mais même à destination des pays qu’elles pillent depuis des années, en Afrique et au Moyen-Orient. Cette reconversion doit se faire sans profit pour les grands patrons, comme l’exemple odieux du groupe le plus riche en France, LVMH, qui aujourd’hui, après sa minimale reconversion d’une partie de la production pour produire du gel hydro-alcoolique, compte se remplir les poches en « passant plus tard la facture à l’Etat ».

Pour mener cette tâche, les travailleurs en première ligne du système sanitaire sont les plus à même de savoir comment gérer une crise sanitaire, et ce dont on aurait besoin dans chaque lieu de soin. Nombreux ont été les cas, pendant cette pandémie, où les soignants se sont retrouvés à changer la ligne de fonctionnement dans un hôpital, comme en témoigne une infirmière en psychiatrie qui avait porté un masque dans son lieu de travail en début de pandémie contre les ordres de sa direction qui, comme le gouvernement, disait que le masque « n’était pas nécessaire ».

Cette auto-organisation dans les établissements de santé pourrait être en lien avec une commission pour décider de la stratégie à mettre en place pour gérer une éventuelle reprise de l’épidémie, sur la base d’une analyse scientifique de l’état de l’épidémie et de son évolution démographique et géographique. C’est-à-dire, sur la base d’une campagne de tests massive et d’une analyse précise des données de ces derniers, à l’instar de la recherche menée par Marc Sanson et Marie-Claude Potier, neuro-oncologue et chercheuse à l’institut du cerveau et de la moelle à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, qui ont lancé leur propre technique de tests salivaires, jugés plus efficaces et fiables que les tests PCR, par le nez. Une commission indépendante de l’Etat et du grand patronat qui n’aurait aucun intérêt à mentir ou à cacher les véritables données, mais qui s’appuierait au contraire sur une prise de décision démocratique et une transparence la plus large possible. Ce serait la condition pour une véritable gestion scientifique, rationnelle et démocratique de la crise.

Cette commission serait très différente du pseudo « Conseil scientifique COVID-19 » qui accompagne et conseille le gouvernement depuis le début de l’épidémie, composé de 11 experts scientifiques, dont certains seraient directement liés à l’industrie pharmaceutique, comme c’est le cas de Yazdan Yazdapanah, cet « expert » de l’OMS qui a bénéficié de près de 100 000 euros de la part des firmes pharmaceutiques MSD, Johnson & Johnson et GSK. L’expérience de ces derniers mois nous amène à remettre en doute l’objectivité de ce conseil, puisque pour la plupart des cas, comme ce fut le cas début mars lors du maintien du premier tour des élections municipales, il a validé presque toute décision de l’exécutif et se limite à « accompagner » la reprise de l’économie la plus rapide possible que veut le gouvernement. Idem sur la question des masques, jugés « inutiles » pour le gouvernement, ou des tests, des questions sur lesquelles ce conseil « scientifique » n’a jamais jugé bon de se prononcer.

Mettre fin au business mortifère des grands groupes pharmaceutiques

Enfin, pour se mettre à la hauteur de la situation, il faudra toucher au business mortifère qu’organisent les grands groupes pharmaceutiques, qui profitent odieusement de la crise actuelle. Pour ne prendre qu’un seul exemple, un test PCR (qui permet de savoir immédiatement si la personne est positive au virus ou pas) coûte en moyenne 54 euros : les laboratoires font, si on compte 300 000 tests par semaines, un chiffre d’affaires hebdomadaire de plus de 16 millions.

La même situation se présente en ce qui concerne la recherche et la fabrication d’un vaccin et d’un traitement efficaces. Dans la crise internationale du coronavirus ils cherchent tous à développer la molécule, le médicament ou le vaccin efficace qui leur engendrera un chiffre d’affaire conséquent.. Cette concurrence mortifère entraine par ailleurs des conséquences dramatiques : aujourd’hui, plus de 100 projets de vaccins ont été lancés et les différents laboratoires cachent leurs avancées pour ne pas favoriser leurs concurrents, entrainant un gâchis de ressource et de temps insupportable financé bien souvent par nos impôts. Il s’agirait au contraire de faire jouer la coopération et de centraliser l’ensemble des projets : ce serait la meilleure manière d’arriver à trouver un traitement et un vaccin le plus rapidement possible, et à le rendre accessible à tous.

C’est pour cette raison qu’il faut abolir le secret commercial des laboratoires et nationaliser, sans rachat et sous contrôle ouvrier de ses travailleurs et en lien, de tous les secteurs de la santé : hôpitaux, centre de santé, laboratoires et usines de fabrication des produits médicaux.

Un véritable plan pour l’hôpital et ses travailleurs

Ce plan de prévention de la seconde vague devrait nécessairement inclure un plan d’urgence pour la santé, pour améliorer les conditions de travail et créer des places supplémentaires, bien loin de la supercherie du « Ségur de la santé » proposé par le gouvernement. Avant le début de la crise du coronavirus, les soignants dénonçaient déjà le manque de moyens à l’hôpital, la précarisation et la surcharge de travail du personnel, produit du démantèlement néolibéral du service public des dernières décennies. Cette situation s’est aggravée avec l’avènement de la pandémie, et, malgré la diminution des entrées en lit de réanimation par cause du COVID, la tension dans les hôpitaux persiste à cause de la reprise de l’activité en pause pour le traitement des patients du COVID. Avec le risque d’une deuxième vague possiblement plus violente que la première, on est face à une nécessité urgente d’un véritable plan pour l’hôpital et pour ses travailleurs qui le font tourner.

Pour en savoir plus le « Ségur de la santé » du gouvernement

Il faut inclure également la création massive de nouveaux lits en réanimation (près de 70 000 lits de courte et longue durée ont été supprimés ces quinze dernières années), ainsi que la réquisition des hôtels et des logements vides (qui s’élevaient à 18 millions et 3 millions, respectivement, en France, en 2018) pour les habiliter pour l’accueil des patients. Il est ainsi nécessaire, selon Mehdi Mejdoubi, chef de pole au centre hospitalier de Valenciennes, de créer des unités hospitalières à part, avec une réserve stratégique de milliers de lits vides.

Il faudrait aussi créer de nouveaux postes et embaucher massivement de titulaires, en parallèle à la mise en place d’un plan national de formation de nouveau personnel sanitaire. Karim, médecin généraliste et régulateur au SAMU 13, du Collectif Bas les Masques, exige, dans ce sens, la création de 100 000 de postes de soignants à l’hôpital et de 300 000 postes dans les EHPADS. Mais aussi, des capacités d’accueil dans les secteur psychiatrique et psychologique, en vue d’une augmentation des patients dans le secteur, à cause des effets de l’épidémie sur la santé mentale de la population. Cela s’accompagnerait évidemment d’une revalorisation salariale d’ampleur pour tous les soignants, ce que ces derniers exigent depuis plusieurs années.

Il y aurait largement les moyens de financer tout cela en taxant fortement les 500 plus grandes fortunes du pays, qui détiennent à elles seules 700 milliards d’euros, soit près de dix fois le budget de l’hôpital public qui s’établissait en 2019 à 82 milliards d’euros. Pour donner une estimation, selon le CEPI (Coalition for Epidemic Preparedness Innovations), il faudrait 2 milliards de dollars pour produire un vaccin. Ceci revient uniquement à 2,1% de la fortune de Bernard Arnault et 0,6% des 500 plus grandes fortunes. Mais il faudrait aussi toucher aux profits de toutes les grandes entreprises qui, sur le dos de la crise, se remplissent les poches, comme c’est le cas des groupes de la grande distribution, qui ont vu leur chiffre d’affaires exploser grâce au confinement, avec la fermeture des bars, restaurants et cantines collectives.

Il est clair que ce plan d’urgence ne pourra être imposé que par la mobilisation la plus large dans la rue et les lieux de travail, tant les annonces du gouvernement sur la santé ne sont, au mieux, que de la poudre aux yeux. La santé est une affaire qui touche à l’ensemble de la classe ouvrière, et c’est dans ses mains que les tâches sanitaires doivent reposer et non pas sur les mains des capitalistes qui font des profits sur le dos de nos vies. Il faut en ce sens s’appuyer sur les mobilisations qui reprennent dans le secteur soignant. Depuis le 11 mai, plusieurs rassemblements se sont tenus dans des hôpitaux de Paris, Toulouse et Bordeaux, villes, d’ailleurs, où le mouvement des Gilets Jaunes, chez lesquels il y avait de nombreux de soignants, a été le plus important.




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