Débats

Antiracisme et classe ouvrière. A partir de l’affaire Guillaume Vadot, et de ce qu’elle révèle

Violences policières. Sur les tâches démocratiques du mouvement ouvrier

Publié le 4 octobre 2016

L’évolution de l’affaire Guillaume Vadot – camarade ayant été agressé le 22 septembre par la police alors qu’il filmait l’interpellation violente d’une femme Noire en gare de Saint-Denis – ainsi que son impact au plan médiatique, jouent en ce moment, de façon accélérée et à divers titres, de puissant révélateur. D’ores et déjà elle nous amène à devoir rediscuter du rôle des organisations du mouvement ouvrier relativement à la question, aujourd’hui au premier plan, de la défense des droits démocratiques.

Electrochoc. Première fissure d’un historique « racisme par omission » ?

D’abord, et c’est le sens autant du témoignage initial de Guillaume que de son récent appel déjà largement relayé à « prendre confiance et témoigner toutes et toutes », ce qui se confirme une fois de plus, et de façon emblématique, est l’extension déjà à l’œuvre, mais surtout à venir, de la logique répressive antérieurement confinée aux secteurs les plus fragilisés et opprimés de la société, les populations racisées, à une part croissante du reste de la société. La gestion policière des mobilisations du printemps et la criminalisation des travailleurs et syndicalistes entrés en résistance l’avaient déjà largement montré.

Ensuite, simultanément, l’impact médiatique de ce cas singulier atteste d’un fait : cette extension de la logique répressive à de nouveaux secteurs ne signifie pas que le régime de la domination policière sévissant de longue date dans ces enclaves néocoloniales internes et socialement sinistrées que sont les quartiers populaires ne continue d’y sévir en intensité, en régularité, au quotidien, bien plus que partout ailleurs. Oui, il aura fallu effectivement qu’un jeune universitaire blanc témoigne de ces violences policières pour qu’une réaction massive des universitaires, bien plus massive qu’à l’accoutumée en tous cas, se produise. Cet électrochoc face au degré croissant de réaction qui sévit actuellement dans l’appareil policier français est salutaire, et des plus prometteurs. Mais c’est aussi un électrochoc qui révèle rétrospectivement la profondeur avec laquelle le racisme, plus qu’une simple idéologie réactionnaire, plus qu’une offensive au plus niveau de l’Etat, prolongées activement par ses appareils idéologiques et répressifs, est aussi de longue date une composante constitutive de la personnalité de la société française.

Il n’y a pas seulement le racisme offensif, aux déclinaisons multiples, et en particulier tout ce qui se joue dans l’islamophobie actuelle. Règne aussi un racisme par défaut, un racisme « par omission » – comme on parle de « mensonge par omission » – structurellement enraciné, métabolisé institutionnellement, intériorisé culturellement, instillé par le récit national-républicano-laïc, depuis largement plus d’un siècle, religieusement transmis depuis la petite école… jusqu’à l’université, et dont le socialisme de pouvoir s’est fait l’artisan de plus en plus zélé avec le temps. Il se traduit le plus souvent, par-delà les principes de morale et les vœux pieux, par une indifférence de fait, dont le pendant n’est autre, y compris dans les secteurs les plus progressistes, que l’incorporation d’une acceptation résignée. Cet électrochoc, dans la mesure où il commence à ouvrir la focale et élargir le spectre de son soutien à la condamnation de toutes les violences policières, et en particulier de celles visant les populations racisées, est peut-être le début d’une fissure historique de cette personnalité française, dont l’université, et la Sorbonne en particulier, est un visage des plus traditionnels.

Ceci n’est pas dissociable d’un contexte plus général, celui de l’exacerbation d’éléments, pour reprendre la formule de Gramsci, de « crise organique » affectant le bloc au pouvoir en France. La production du consentement, autant à l’austérité qu’à l’impunité, est maintenant profondément grippée, occasionnant ce renforcement, initié sous l’ère Sarkozy mais démultiplié sous Valls-Hollande, des tendances autoritaires du régime. Qu’une frange nouvelle d’universitaires, qui sont non seulement une figure de ce peuple de gauche longtemps au cœur de la base sociale du PS, mais aussi un corps institutionnel de longue date chargé d’asseoir « scientifiquement » l’idéologie du bloc de pouvoir, commence à rompre avec lui, comme en témoignent les plusieurs centaines d’universitaires signataires de la tribune de Libération de ce 5 octobre qui, par-delà leur soutien à Guillaume Vadot, dénoncent la politique raciste et répressive du gouvernement – n’a vraiment rien d’anodin et ne tombe pas du ciel. Le soutien déjà conséquent qu’une partie d’entre eux avaient apporté au printemps contre la répression de la jeunesse manifestant son rejet de la loi travail en était un premier symptôme ; mais si le titre d’un article de Regards en fin d’été (« Entre les intellectuels et le pouvoir, la rupture est consommée ») était peut-être excessif dans sa montée en généralité, à sa façon il pointait bien ce processus en cours.

« Economicisme »

Le troisième plan sur lequel cette affaire agit comme révélateur est différent, et se marque, d’abord, par le fait que les organisations du mouvement ouvrier, les centrales syndicales (nous ne parlons pas ici des sections syndicales de la Sorbonne qui ont pris position), mais aussi ses organisations politiques, y compris à l’extrême-gauche, sont loin d’avoir été très réactives jusque-là, et le sont en général bien peu sur ces questions. Pour ne citer qu’un seul exemple, quelques jours avant l’agression de notre camarade, ces mêmes organisations, dans leur grande majorité, n’ont absolument pas bronché devant la décision d’expulser un étudiant sans-papier, opposant politique au régime dictatorial (et ami de la France) de Conakry, vers son pays d’origine, la Guinée. Ceci n’est pas indépendant d’un travers profond qui remonte à loin, et n’a rien de spécialement français de prime abord. Ce travers, à l’époque, Lénine appelait « l’économisme », souvent nommé depuis « économicisme », et qui prend bien souvent le visage du « corporatisme ». Il revient à mécomprendre, et de fait à désactiver, le rôle proprement politique que peut jouer une classe ouvrière tournée vers toute la société et les injustices et oppressions qui la parcourent.

Lénine, contre l’autocratie tsariste et son régime de répression brutale au tout début du XXe siècle, s’interrogeait déjà beaucoup sur cette déconnexion, bien étrange en vérité, entre les batailles économiques et sociales, disons de physionomie « syndicale », et les batailles de saveur plus « politique » sur les libertés démocratiques. Bien d’autres l’ont fait depuis, et en particulier dans le contexte français des figures comme Sartre et d’autres au moment de la guerre d’Algérie. Lorsque Lénine formulait le rôle que les révolutionnaires, c’est-à-dire les militants acquis jusqu’au bout à la cause des prolétaires et du peuple en général (« social-démocrates » dans les extraits ci-dessous), devaient jouer dans ce contexte, voilà ce qu’il écrivait :

« Le social-démocrate ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau complet de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat. […] [N]’est pas social-démocrate quiconque oublie pratiquement que “les communistes appuient tout mouvement révolutionnaire”, que nous devons par conséquent exposer et souligner les tâches démocratiques générales devant tout le peuple, sans dissimuler un seul instant nos convictions socialistes. N’est pas social-démocrate quiconque oublie pratiquement que son devoir est d’être le premier à poser, aiguiser et résoudre toute question démocratique d’ordre général. » (Que faire ?, 1902)

Lénine résumait les choses en disant que la classe ouvrière doit être le « combattant d’avant-garde pour la démocratie », et plus largement contre les oppressions « quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir ». Bien sûr quand Lénine écrivait cela, c’était dans le contexte de l’autocratie tsariste, bien différent de celui d’une démocratie bourgeoise mûre comme l’est le régime Vème-républicain. Pour autant, les caractéristiques antidémocratiques et le tournant bonapartiste opéré sous la présidence Hollande face à l’intensification des tensions sociales et, ce printemps, de la lutte des classes, donnent aujourd’hui à cette lutte pour la défense des droits démocratiques une frappante acuité. Nous l’écrivions déjà dans un article antérieur (« Le prix de la démocratie »), « c’est avec la classe ouvrière en vertu même de sa force, et l’ensemble des secteurs combatifs en lutte, que nous pourrons imposer la traque, la dénonciation, et la condamnation des violences et crimes policiers subis par tou-te-s, et de toutes les nouvelles infamies de masse qu’elles préfigurent, et que les batailles immédiates que nous menons sur ce terrain prendront leur juste signification. C’est avec les méthodes de la lutte des classes, moyennant toute une série de mesures démocratiques radicales – comme le formulait Trotsky [en 1934]… en s’inspirant de la bourgeoisie révolutionnaire de la Convention plutôt que de la IIIème République – que nous avancerons… » - en l’occurrence, contre une démocratie bourgeoise en voie de putréfaction avancée.

Comment ne pas voir dans le mouvement ouvrier en France, de ce point de vue, une démission historique ? Un refus de mener le combat là aussi, là où la classe ouvrière particulièrement de faire la preuve de sa force ? D’une force qu’elle pourrait tout à fait réactiver si, en amont, ces organisations ou courants comprenaient qu’il ne suffit pas, par exemple, d’être contre l’état d’urgence et la police, ou du moins les violences policières, mais en même temps de limiter son intervention aux lieux de travail et à la défense des conditions de travail – aussi centrale et incontournable soit cette lutte-là, ce n’est évidemment pas la question ici.

Dans la situation française, cette logique de fond, cette forme « d’économicisme », dans la mesure où il est indissociable d’un partage historique particulièrement rigide entre le syndical et le politique, affecte bien sûr les centrales syndicales, mais a déteint sur une partie de ce qui se situe à leur gauche – jusqu’à nos camarades de LO par exemple, et même d’autres courants avec nous militons au quotidien… Mais il n’empêche : un tel économicisme, multiforme même si le réformisme national-républicain, versions « politique » comme « syndicale », en est l’écrasant agent historique, contribue – non pas en soi, mais parce qu’il laisse la place vide, déserte le combat – à laisser intact ce racisme par omission qui, idiomes de la laïcité à l’appui ou pas, continue de fait d’exercer une pression des plus puissantes.

Pacte impérialiste et racisme offensif

Naturellement les directions syndicales ne doivent pas seulement rompre avec cet « économicisme ». D’une part elles doivent également rompre le pacte (plus ou moins) implicite entretenu avec l’impérialisme français, qui entretient les hiérarchies entre travailleurs de première, seconde ou x-ième catégories, dont l’existence même, jadis en situation coloniale, aujourd’hui néo-coloniale, charrie toujours en dernière instance ce racisme par omission. D’autre part elles doivent combattre, évidemment, par-delà ce racisme par omission, le racisme offensif, explicite, et tous les préjugés qui y sont liés, entretenus et flattés par les populismes autoritaires et d’extrême-droite, aujourd’hui activement par la droite socialiste, qui existent dans la classe des exploités et qui de ce fait ne peuvent pas ne pas s’exprimer d’une façon ou d’une autre à l’intérieur de ses organisations. Nous savons que ces préjugés ont affecté de larges pans de l’histoire du mouvement ouvrier blanc : Marx, l’avait fermement pointé dans son analyse de la situation américaine, de même que Trotsky, par exemple, en 1933 dans « La question noire aux Etats-Unis ». L’évidence était pour eux totale que la lutte contre ces préjugés devait être acharnée, au nom des droits des minorités raciales et culturelles bien sûr, mais tout autant de l’unité vitale de l’ensemble des prolétaires de toute couleur et de toute origine contre leurs exploiteurs.

Par là, on retrouve un débat tout à fait central sur lequel quelques mots s’imposent, à défaut de pouvoir rouvrir ici tout le dossier. Cette configuration historique, produite sur le long terme, redoutablement complexe en vérité, a joué un rôle déterminant dans la gestation, à l’ère post-coloniale, de courants politiques faisant, à juste titre, de cet antiracisme inexistant ou très insuffisant antérieurement au sein du mouvement ouvrier organisé, leur cheval de bataille. Mais, au sein des courants antiracistes décoloniaux, une partie d’entre eux a vite tendu à jeter le bébé avec l’eau du bain, à graver dans le marbre ces limites qui, pour être visibles, n’en sont pas moins aussi explicables. L’inhibition historique, entretenue par ses directions tout aussi historiques, de la capacité politique de la classe ouvrière à prendre en charge les questions démocratiques, en général, et les questions des oppressions raciales et de genre, en particulier, n’en est pas moins dépassable et à dépasser, à condition que ces mêmes organisations, autant que l’extrême gauche, fassent de ces questions des éléments tout aussi fondamentaux que la défense des intérêts immédiats de secteurs particuliers de notre classe.

Ce qui est de plus en plus visible aujourd’hui, c’est l’existence d’un continuum liant répression (néo)coloniale / état d’urgence / techniques policières contre les « indigènes » dorénavant reprises contre les prolétaires et la jeunesse, aussi blancs soient-ils. Un continuum face auquel il est temps de répondre que nous ne laisserons plus, par omission, dire qu’il peut y avoir des victimes de première catégorie et des victimes de « bavures ». Voilà pourquoi l’Editorial de Révolution permanente de ce mardi 4 octobre dit ceci :

« Si les matraques utilisées dans les quartiers sont les mêmes que celles qui ressortent pour casser les piquets de grève, si les techniques d’interpellation qui ont conduit au meurtre d’Adama Traoré sont les mêmes que celles qui sont expérimentées en marge des cortèges, si les balles qui ont abattu Amine Bentounsi alors qu’il était désarmé sont les mêmes que celles qui chargent les fusils portés par les CRS pour intimider en manif, pourquoi nos organisations et nos syndicats ne reconnaissent-ils pas dans toutes ces violences et ces crimes, qui visent en premier lieu les populations racisées, les prolégomènes de ce que nous subissons tous, par la suite, dans nos entreprises et dans nos luttes ? Pourquoi ne pas comprendre que tout non-lieu prononcé à l’encontre d’un policier à l’origine d’une violence en banlieue, c’est un blanc-seing concédé à l’ensemble de la police pour matraquer encore plus fort dans les mobilisations ? Pourquoi ne pas imaginer qu’être en capacité de dénoncer toutes les violences, à commencer par les violences systématiques et quotidiennes dans les quartiers, qui commencent par la stigmatisation et les humiliations, renforcerait considérablement notre capacité à riposter et à faire front ? »

C’est pour cela, et en ce sens, que la classe ouvrière doit redevenir la caisse de résonance vibrant à toutes les oppressions et les attaques, redevenir le « combattant d’avant-garde de la démocratie » qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

La classe ouvrière doit redevenir le « combattant d’avant-garde de la démocratie »

La situation immédiate, en effet, justifie de méditer profondément cet autre mot de Lénine :

« Si les voix qui se lèvent pour dénoncer le régime sont politiquement si faibles, si rares et si timides actuellement, nous ne devons pas nous en émouvoir. La cause n’en est nullement dans une résignation générale à l’arbitraire policier. La cause en est que les gens capables de faire des révélations et prêts à les faire, n’ont pas de tribune d’où ils pourraient parler, pas d’auditoire qui écouterait passionnément et encouragerait les orateurs ; qu’ils ne voient nulle part dans le peuple une force à laquelle il vaille la peine de porter plainte contre le “tout-puissant” gouvernement russe... » (« Par où commencer », 1901)

Nous le répétons, l’autocratie tsariste à l’orée du XXe siècle n’est pas la France d’aujourd’hui. Mais le tournant bonapartiste de cette dernière n’empêche pas moins, pris à la lettre, que le simple remplacement de « russe » par « socialiste français » dans l’extrait ci-dessus le rend absolument parlant aujourd’hui.

L’affaire Vadot, en sa qualité de triple révélateur, peut et doit être l’occasion d’une telle tribune. Qu’elle soit un point d’appui pour construire un vaste front de lutte et de défense des droits démocratiques, et une condamnation tout aussi commune de l’arbitraire policier sévissant de façon directement proportionnelle à la précarité, la subalternisation, l’invisibilisation, et la condition racisée de ses victimes : c’est comme cela que nous avancerons, avec tou-te-s les intéressé-e-s, vers la renaissance de véritables « tribuns collectifs du peuple », et en tous cas de moyens supérieurs de combattre ensemble, en (se) serrant les rangs autant que les coudes.

Mais pour avancer réellement dans cette voie, pour fissurer plus avant ces piliers de l’hégémonie républicaine-française que sont d’un côté son racisme par omission, de l’autre ce corporatisme, le rôle des organisations ouvrières, et des directions syndicales en particulier, qui ont toute légitimité pour cela dans l’intérêt de toute notre classe, sera déterminant. Elles doivent y contribuer à la hauteur de la mission qu’elles prétendent se donner, et du poids qui, fût-ce par défaut, est le leur : tout à fait prédominant. Les tâches démocratiques d’ensemble du mouvement ouvrier, en lien direct avec la lutte contre les criminalisations des travailleurs et syndicalistes combatifs, à l’image des Air France et plus emblématiquement encore des Goodyear, ont rarement été si importantes dans ce pays dans les dernières décennies.

Que le mouvement ouvrier, et la CGT la premère, commence à les assumer, et nous verrons qu’il est possible de changer sérieusement quelque chose dans ce pays, qui traîne depuis trop longtemps les boulets de son histoire antisociale, antiouvrière, antijeune, colonialiste, raciste et autoritariste. Autant de secrets honteux qui font de la France, depuis le massacre de juin 1848, ainsi que le disait Sartre, une véritable névrose*, aux prises aujourd’hui avec le retour d’un refoulé qui ne demande qu’à se libérer.

* Note : Nous reviendrons ultérieurement sur cette « névrose française » et sa physionomie actuelle, entre autres avec Sartre. Au passage, ce sera l’occasion de voir s’il est vraiment bien judicieux, fût-ce au nom des armes de la polémique, de ré-inviter, comme le fait Houria Bouteldja dans Les blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire (La Fabrique, 2016), à « fusiller » ce dernier parce qu’il n’aurait « pas su être radicalement traître à sa race »…