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Politique

Police hors de nos quartiers !

Nuits de révolte dans les quartiers. « Quand ça va repartir comme en 2005, il ne faudra pas s’étonner. »

Depuis dimanche, plusieurs quartiers populaires se sont embrasés, après qu'un homme ait été grièvement blessé par la police à Villeneuve-La-Garenne samedi. Une étincelle qui révèle qu'avec le confinement répressif et l'Etat d'urgence sanitaire, le gouvernement fait payer cher la crise aux habitants des quartiers populaires.

lundi 20 avril

Villeneuve-la-Garenne, la nuit du 19 avril.

« Quand ça va repartir comme en 2005, il ne faudra pas s’étonner. » Ces mots sont ceux du rappeur Dosseh, prononcés après qu’un homme en moto ait été gravement blessé à la jambe par la police samedi à Villeneuve-la-Garenne. Comme une prophétie, depuis dimanche soir plusieurs quartiers populaires se sont embrasés.

D’abord à Villeneuve-la-Garenne, où la colère s’est exprimée par une nuit de révolte. Le Bondy Blog rapporte ainsi : « pendant deux heures, les jeunes des quartiers de la ville ont défié les forces de l’ordre à coups de mortiers et de poubelles incendiées. » Mais aussi dans d’autres villes de banlieue parisienne à Fontenay-sous-Bois, Saint-Ouen, Aulnay-sous-Bois, Villepinte, ou encore Neuilly-sur-Marne, et dans d’autres cités de France comme à La Reynerie à Toulouse, Amiens Nord, ou à Lormont près de Bordeaux, des jeunes ont bravé le confinement pour protester contre les violences policières. La réponse de l’Etat, classique, a consisté en déploiement spectaculaire de forces de police, sans hésiter à réprimer y compris les journalistes comme l’a montré l’interpellation de Taha Bouhafs dans la soirée.

En effet, depuis que l’épidémie de coronavirus est arrivée dans l’hexagone, la gestion de la crise par le gouvernement se résume à des mesures répressives et antisociales avec la mise en place de l’Etat d’urgence sanitaire le 23 mars dernier. L’impréparation et la stratégie catastrophique du gouvernement, responsable de la casse du système de santé public et de la recherche, l’a mené à imposer un confinement brutal et répressif, à défaut d’être capable d’une stratégie sanitaire à la hauteur de la pandémie mondiale. Dans le sillage du racisme d’Etat et des politiques répressives mises en place contre les habitants des quartiers populaires en bonne partie issus de l’immigration post-coloniale, la gestion policière de la crise sanitaire exacerbe donc l’exclusion sociale et la misère dans ces quartiers déjà touchés par les inégalités, tandis que la police a les mains libres, plus que jamais.

« Si on remplit le frigo, on chope le corona »

Dans les quartiers populaires, le confinement imposé brutalement par le gouvernement s’est traduit par une perte de revenus important pour beaucoup de familles qui reposaient sur un salaire précaire, notamment dans les secteurs des services ou de la restauration touchés par la crise. Comme Fatoumata, habitante d’une cité HLM dans l’Essone (91), sans-papiers d’origine ivoirienne et femme de ménage dans les hôtels, qui a perdu son emploi au mois de mars avec la fermeture des établissements touristiques. Effrayée par la présence policière renforcée à l’idée de subir un contrôle d’identité, « elle n’est pas sortie de chez elle depuis le début du confinement » et dépend avec sa fille de l’aide alimentaire d’une association de quartier rapporte Le Monde dans une enquête réalisée sur l’insécurité alimentaire dans les quartiers populaires depuis le début de la crise sanitaire.

En effet, de nombreuses familles survivent aujourd’hui grâce à l’aide d’associations caritatives et de collectifs de quartiers. A Clichy-sous-Bois, encore selon Le Monde, l’augmentation du nombre de personnes se présentant lors des distributions alimentaires organisée par le collectif Aclefeu et le centre social Toucouleurs, est édifiant : « 190 personnes se sont présentées la première fois, 490 la deuxième, puis 750. » Toujours en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine, le service social de l’université Paris VIII à Saint-Denis a été sollicité par pas moins de 1.000 étudiants en demande d’aide alimentaire.

Et pour ceux qui doivent continuer à travailler, ces « petites mains invisibles » qui continuent à faire tourner la société en plein confinement comme les infirmières ou les caissières des supermarchés, la situation n’est pas meilleure. Stéphane Lafeuille, éboueur à Champigny-sur-Marne témoigne à la journaliste du Monde : « Avec mes collègues intérimaires, on vit dans la grande précarité. Si on remplit le frigo, on chope le corona. » En effet, comme beaucoup, ce quarantenaire payé au SMIC travaille avec des contrats journaliers et ne peut donc même pas exercer son droit de retrait pour exiger des protections sanitaires efficaces à son employeur : « Aujourd’hui encore, on fait nos tournées avec des petits gants en plastique, alors que les poubelles des particuliers débordent (…) L’angoisse est permanente, si j’attrape le virus, je n’ai rien, aucun filet de sécurité. »

« Marché rouge » et répression policière

A Marseille, le Macdonald de Saint-Barthélemy a été réquisitionné par les travailleurs et habitants des quartiers Nord pour organiser les distributions alimentaires et stocker la nourriture dans les chambres froides – contre l’avis de la direction de MacDonald’s France. En effet, dans la cité phocéenne, de nombreux collectifs se sont organisés pour venir en aide aux populations les plus précaires : migrants, SDF, familles sans revenus, travailleurs pauvres, Nair Abdallah, membre du collectif Maison-Blanche, témoignait le 9 avril pour Révolution Permanente : « Les familles commencent à nous dire qu’elles ne mangent plus rien, par exemple une mère de famille nous a expliqué qu’elle ne mangeait que de la soupe à l’oignon avec ses trois enfants depuis plus de trois jours. »

Mais le 10 avril, lors d’une distribution organisée par le collectif El Manba dans le 1er arrondissement de Marseille, la police est intervenue et a verbalisé cinq militants, accusés de ne pas respecter le confinement et les gestes barrières, avant de laisser le « marché rouge » reprendre. Le collectif a répondu dans un communiqué : « Cela ne nous amuse pas de risquer d’enfreindre des mesures de sécurité sanitaire, mesures que nous ne remettons pas en question. Cependant il y a une urgence à organiser la solidarité envers les personnes les plus touchées par cette crise ; et nous savons que là-dessus, nous n’avons rien à attendre de l’Etat, puisque confinement ou pas, il maltraite au quotidien ces personnes. » Mettant en lien cette situation avec la répression et le racisme d’Etat qui s’abattent habituellement dans les quartiers populaires, exacerbée en période confinement, les militants du collectif poursuivent dans leur communiqué : « Le nombre de contrôles au faciès des personnes racisées explose, et des exilé.e.s à la rue nous racontent que les contrôles musclés, tabassages, gazages et poursuites en voiture sont plus que jamais quotidiens. Quand les rues sont vidées de témoins potentiels, toute place est laissée à l’impunité policière. »

En effet, cet acte n’est pas isolé. A Toulouse, le chroniqueur social indépendant Yves Faucou relate dans un article publié sur son blog le 9 avril qu’« un camion plein de nourriture de la Banque alimentaire dont la cargaison était destinée à au moins 800 personnes vivant dans des squats » a été arraisonné par la Préfecture de Police de Haute-Garonne. Tandis que mercredi 8 avril, Mohamed Gabsi, 33 ans, sans domicile fixe en grande précarité, est mort après s’être fait interpellé pour non respect du confinement à Béziers. Le premier décès entre les mains de la police depuis le début du confinement. Et si les habitants des quartiers populaires sont aujourd’hui en première ligne, il faut encore se rappeler qu’il y a encore à peine quelques mois, c’étaient les Gilets Jaunes sur les ronds-points, puis les grévistes de la RATP contre la réforme des retraites dans les dépôts de bus et les manifestations qui faisaient les frais de la répression policière.

« Théo et Adama te rappellent pourquoi Zied et Bouna couraient »

Confrontée quotidiennement à la misère, le confinement exacerbe l’exclusion pour les jeunes des quartiers populaires. La « continuité pédagogique » semble bien difficile pour tous les jeunes scolarisés, trop pauvre pour avoir le matériel informatique nécessaire et une connexion internet. Comme Sofia, lycéenne de Clichy-sous-Bois elle aussi interrogée par Louise Couvelaire dans Le Monde, qui n’a « pas d’ordinateur, pas d’imprimante, un seul téléphone pour quatre enfants » et pointe à la fois les « droits qu’elle n’a jamais eu » et les « les chances qu’elle n’aura jamais plus ».

Condamnés à rester en famille dans des logements exigus, parfois insalubres, le confinement s’avère être un calvaire pour tous ces jeunes, qui n’ont d’autre alternative que de croiser la police en sortant au pied des immeubles de ces grandes cités HLM. Sofian, 21 ans, se rendait à son travail. Livreur pour Amazon, forcé de travailler malgré la pandémie, sa vie ne valant apparemment pas plus que les profits de son entreprise, il sortait pour se rendre à son travail. Il aperçoit des policiers au loin, et ayant oublié son attestation, il tente de partir rapidement. La suite, une vidéo qui a viralisé sur les réseaux sociaux en témoigne, où l’on entend les cris de douleurs du jeune homme. D’abord matraqué alors qu’il est immobilisé au sol, les policiers de la BAC l’emmènent sous le porche d’un bâtiment pour continuer à le tabasser à l’abri des regards.

Ce déferlement de violences policières se combine ainsi avec les attaques antisociales du gouvernement contre le monde du travail, et en premier lieu des précaires. En ces temps de crise sanitaire et économique, les habitants des quartiers populaires jouent donc le rôle de variable d’ajustement structurelle sur le marché du travail pour les classes dominantes, « premiers embauchés et premiers licenciés » comme le résume le sociologue et militant des quartiers Saïd Bouamama dans son article « Immigration et lutte des classes ». Cela implique pour le pouvoir en place de maintenir une pression permanente sur ces jeunes de banlieues souvent issus de l’immigration, par des intimidations policières régulières et en les excluant des emplois « stables ». Mais tout ça ne serait rien si les habitants des quartiers populaires ne servaient pas enfin d’épouvantail au gouvernement, aux grands médias, et à l’extrême droite qui leur imputent « le non-respect du confinement » pour chercher à masquer la gestion catastrophique de la crise sanitaire, conséquence de l’absence de moyens dans les hôpitaux et la recherche due aux politiques néolibérales de casse du service public.

Pour toutes ces raisons, il faut s’opposer à « l’union nationale » prônée par Macron et le MEDEF, qui sert d’emballage à la politique répressive et raciste du gouvernement pour faire payer cher la crise aux travailleurs et aux habitants des quartiers populaires. Pour unifier notre camp social, il est donc nécessaire que l’ensemble des organisations du mouvement ouvrier dénoncent en premier lieu cette surenchère sécuritaire, les crimes policiers et le racisme d’Etat qui s’abattent plus spécifiquement contre les habitants des quartiers populaires, et portent un programme qui exige l’embauche de tous les précaires en CDI, l’interdiction des licenciements, l’arrêt des expulsions et la réquisition des logements vides pour donner un toit à tous, le contrôle des prix des denrées alimentaires par la population et les travailleurs de la branche agroalimentaire face à la crise qui vient, ainsi qu’une stratégie sanitaire qui s’attaque réellement au virus plutôt qu’à la population avec la mise en place d’un dépistage massif pas seulement pour ceux qui ont des symptômes et des masques efficaces pour tous.




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