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Politique

Ouverture de 65 lits en réanimation

Don de Dassault : « l’AP-HP accepte l’argent d’une entreprise qui a du sang sur les mains »

Nous nous sommes entretenus avec David Jacquelin, aide-soignant, permanent de SUD Santé à l’hôpital Mondor à Créteil. L’hôpital a ouvert en urgence une nouvelle unité de réanimation avec quatre-vingt-cinq nouveaux lits, cinquante-cinq lits de réanimation et trente lits de soins intensifs. Il revient sur la situation de crise dans son hôpital et l’ouverture de cette unité suite à un don d’un million d’euros de l’entreprise aéronautique Dassault.

mardi 14 avril

 Photo : Février 2020. Le personnel de santé de l’hôpital de Créteil affiche un SOS lumineux sur sa façade our dénoncer la dégradation de ses conditions de travail. ©SUD Santé – Albert Chenevier – Henri Mondor 

Le premier ministre avait annoncé lors d’une émission spéciale le 2 avril dernier l’ouverture de ce bâtiment à l’hôpital Henri-Mondor pour répondre à la saturation des hôpitaux en Ile-De-France et au manque de lits en réanimation. Ainsi, la mise en service du bâtiment initialement prévue en septembre a été avancée et accélérée avec l’aide de centaines de milliers d’euros versés par l’entreprise aéronautique Dassault.

L’AP-HP et le gouvernement ont fait en sorte de médiatiser l’ouverture de ce nouveau bâtiment pour montrer qu’ils sont « sur le pont » alors même qu’ils sont vivement critiqués sur leur gestion de la crise sanitaire et principalement le manque de moyens engendrés par les plans de restructuration des hôpitaux publics ces dernières années.

RP : J’ai vu qu’un nouveau service devait ouvrir dans l’hôpital ? C’est prévu depuis quand ?

Le bâtiment devait être livré fin mai et rentrer en fonction progressivement à partir du mois de septembre. Service par service, bloc par bloc... Il a ouvert jeudi dernier, et ce sont des personnels de province qui y travaillent. Ils ont répondu aux appels lancé par l’institution via différents médias.

Quatre premiers patients ont été admis dans ce nouveau bâtiment jeudi soir. Nous avons visité ce bâtiment et les premières impressions ont été excellentes, ensuite comme d’habitude on découvrira à l’usage les défauts.

RP : Comment vous avez fonctionné avant l’ouverture de ce nouveau service ? Au niveau des places en réanimation vous avez été en surcharge ?

Nos services réanimations étaient saturés alors qu’on a quand même soixante-quinze lits. Normalement ce nouveau bâtiment devrait augmenter notre capacité de cinquante-cinq lits de réanimation quand il sera complètement ouvert. Aujourd’hui, quarante lits peuvent être occupés et ils sont entrain de petit à petit les utiliser.

RP : Aujourd’hui, le nombre de places avec le nouveau service est suffisant ? ça vous semble convenir aux besoins ?

Ces nouvelles places de réanimation offrent un appel d’air, après est ce que c’est suffisant ? Non, je ne pense pas.

Nous travaillons avec plusieurs hôpitaux gériatriques au sein de notre groupe hospitalier. Mais on ne peut pas hospitaliser aujourd’hui ces patients parce que nous n’avons pas assez de place. Aujourd’hui, les personnes accueillies en EPHAD et Hôpital Gériatrique n’ont que peu de chance d’accéder aux services de réanimation. Si on avait plus de place, on pourrait leur donner une chance de s’en sortir, ce n’est pas parce qu’ils sont âgés qu’on ne doit pas tout faire pour les sauver.

RP : C’est l’entreprise d’aéronautique Dassault qui finance ce nouveau service. L’hôpital public est donc directement fiancé par un marchand d’arme, vous en pensez quoi ?

On ne peut en penser que du mal. C’est un marchand d’arme. Aujourd’hui, l’AP-HP accepte d’obtenir de l’argent d’une entreprise qui a du sang sur les mains donc ça pose un problème éthique important.

Quand on a voulu en savoir plus la direction n’a pas voulu nous répondre, le DRH nous a expliqué que ça ne nous regardait pas et a coupé court à la conversation. On a aucune information sur les négociations et la manière dont a été géré la situation, pas plus que ce que dis la presse. On a réussi à trouver dans la presse un montant, qui parle de 500.000 euros. Mais le contenu des négociations avec Dassault n’est pas clair, rien n’a été révélé. De toute façon il fallait des lits. C’était urgent, ce qui nous pose problème ça n’est pas que le bâtiment ouvre prématurément, car on avait besoin de trouver des lits mais c’est surtout la présence d’un financement par Dassault.

Il assez triste de constater qu’aujourd’hui un grand CHU comme Henri Mondor a besoin de l’argent d’une entreprise privée pour pouvoir faire face à la crise sanitaire que nous traversons. Pour l’AP-HP, l’argent n’a pas d’odeur.

RP : Comment s’est passé la mise en place du projet et l’accélération des travaux pour ouvrir ce nouveau service plus rapidement ?

La décision est venue du Ministère de la Santé. Localement toute une partie de la salle de réveil a été transformée en réanimation pour augmenter notre nombre de lits de réanimation pour faire face à la crise. Ensuite, l’ouverture de ce bâtiment tombait bien pour pouvoir encore augmenter nos capacités d’accueil.

RP : Plus généralement quelle est la situation dans l’hôpital ? Au niveau du matériel, par exemple subissez-vous vous aussi le manque de surblouses et de masques ?

Oui nous c’est surtout les surblouses qui manquent. Normalement on doit avoir une surblouse par patient et en changer plusieurs fois par jour pour ne pas contaminer les différents malades. Mais ça n’est pas le cas en ce moment, les stocks sont insuffisants.

RP : LeHuffPost révélait en effet la politique mise en place sur cette question des surblouses. En fait, selon le journal vous êtes aujourd’hui clairement obligés de faire laver vos blouses et de les réutiliser ? C’est devenu la logique assumée si je comprends bien ?

Oui c’est ça. Aujourd’hui les surblouses et les tenues de blocs sont envoyées à la blanchisserie centrale pour être lavées et réutilisées. La blanchisserie a même augmenté ses cadences et travaille six jours sur sept désormais. C’est clairement à cause du manque qu’on en est là, on n’a pas assez de matériel à offrir aux soignants et donc on est obligé d’utiliser ces méthodes.

RP : Aujourd’hui on réouvre des services mais il y a-t-il eu des restructurations dans cet hôpital ces dernières années ? J’ai vu qu’il y avait eu des grèves aussi dans votre Centre Hospitalier l’année dernière.

L’année dernière en 2019, sur l’hôpital on a eu plusieurs services en grève. Que ce soient les urgences, huit jours en janvier puis trois mois et demi entre mars et juillet, mais aussi la neuroradiologie, l’unité de soins intensifs de cardiologie ou encore les personnels des blocs. Tous ont protesté contre le manque de moyens et de personnels dans l’hôpital.

Actuellement avec cette crise on vit des cadences de travail de plus en plus importantes et les gens commencent à fatiguer. Les vacances de Pâques ont été annulées pour presque tout le monde et on a que peu de temps de repos. Beaucoup de gens passent aujourd’hui au local du syndicat pour nous demander des informations pour savoir comment quitter l’hôpital, non pas pour aller travailler ailleurs, mais pour carrément quitter le métier une fois que tout sera fini. Risquer sa vie pour si peu, ce n’est plus possible. Même si on aime ce qu’on fait, même si on aime les patients, au bout d’un moment trop c’est trop.

On a du mal à avoir nos vacances, on a du mal à avoir des journées de repos qui ne soient pas déplacées au dernier moment et quand on est enfin en repos on nous rappelle pour nous proposer de revenir travailler en heures supplémentaire. On a des horaires de travail qui changent constamment, le lundi on débute la journée à 6h40 et le lendemain on nous demande de ne revenir qu’à 14h, en réanimations justement on demande aux collègues d’alterner des journées de travail de jour et de nuit etc…

RP : Hier, Macron expliquait qu’il avait conscience que votre travail était trop dévalorisé et qu’il allait changer les choses. Vous y croyez ?

Il a le pouvoir de faire des choses. Mais on a une confiance toute limité en ce monsieur et son gouvernement. Après ce qu’ils ont fait ces dernières années, c’est difficile à croire.

RP : Hier, Macron annonçait une reprise progressive des écoles et du travail à partir du 11 mai ? Vous en pensez quoi de cette date ?

Moi je n’y crois pas. Honnêtement au vu de ce qu’ils se passe à l’hôpital, du nombre de patients et de la gravité de la situation. Demander aux gens d’aller retourner travailler le11 mai, c’est une folie. Peut-être que ça ira mieux, j’espère, mais au vu de la situation actuelle, ça me parait être trop tôt.

RP : De nombreux médecins ont dénoncé le fait que c’était trop tôt au vu du manque de tests et de matériel disponible. Dans votre hôpital quelle est la situation au niveau de l’accès au dépistage ?

On a des tests de dépistages pour les malades, on peut dire que les patients sont pris en charge aujourd’hui. Mais le problème est surtout au niveau du dépistage des soignants. On est dépisté seulement si on a de nombreux signes du Covid.

Normalement, les quarantaines doivent durer quatorze jours mais pour les soignants c’est seulement huit jours à cause du manque de personnel disponible. De nombreux collègues sont arrêtés. Mais on ne sait pas exactement, combien de collègues ont été atteints. Au service de Sécurité Incendie de l’hôpital par exemple, huit personnes ont été atteintes du Covid. La direction, quand on lui a rapporté s’est dédouanée de suite, expliquant que les collègues ne pouvaient pas avoir été contaminé à l’hôpital car on leur fournissait des masques et qu’ils avaient été formés aux gestes barrières.




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