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Monde

Chantage réactionnaire

Biélorussie. La Pologne soutenue par l’UE réprime les migrants et lance la construction d’un mur

Alors que depuis le début de la semaine dernière, des milliers de migrants s’entassent dans des conditions inhumaines aux frontières biélorusso-polonaises, la Pologne, soutenue par l’UE, a opté pour la répression physique et a annoncé la construction d’un mur. Face à l’Europe forteresse, il faut revendiquer l’ouverture immédiate des frontières !

jeudi 18 novembre

Crédits photo : Leonid Shcheglov / BELTA / AFP

Depuis le début de semaine dernière, la situation migratoire s’est empirée aux frontières biélorusses-polonaises, le gouvernement biélorusse ayant déplacé plusieurs milliers de migrants à ses frontières pour faire un chantage migratoire odieux à l’Union Européenne. Selon les gardes-frontières polonais, les migrants seraient actuellement environ 4000 à camper dans le froid, sans accès à des sanitaires et avec un accès restreint à l’eau et à la nourriture.

Ce mardi, l’armée polonaise s’est livrée à un exercice de répression abject au possible : à la frontière Kuznica-Bruzgi, où les forces de sécurité biélorusses avaient amené plusieurs centaines de migrants, les soldats polonais ont balancé des gaz lacrymogènes sur la foule et utilisé des canons à eau pour la repousser. Alors que le gouvernement polonais accuse les migrants d’avoir été violents et d’avoir attaqué l’armée polonaise à coups de pierres, les images parlent d’elles-mêmes. Selon le ministère de la santé biélorusse, une vingtaine de migrants aurait reçu une assistance médicale.

Cette situation insupportable est bien le résultat d’une concurrence entre des puissances toutes plus réactionnaires et xénophobes les unes que les autres, au milieu de laquelle des milliers de personnes fuyant leur pays se retrouvent en danger.

Le chantage ultra-réactionnaire de la Biélorussie et le rôle de la Russie

En 2020, à la suite de la révolte populaire contre la réélection frauduleuse de Loukachenko que celui-ci avait durement réprimée, appelant à tirer à balles réelles sur les manifestants, l’Union Européenne avait imposé des sanctions à la Biélorussie. C’est dans une tentative de faire pression à l’Union Européenne pour qu’elle assouplisse ses sanctions que le gouvernement biélorusse instrumentalise et joue aujourd’hui avec la vie de milliers de personnes à ses frontières. Par ailleurs, ce chantage migratoire ultra-réactionnaire s’avère au passage lucratif pour lui : qui dit migrants dit des sommes considérables versées aux agences de voyage, aux compagnies aériennes et aux hôtels liés à l’État biélorusse. Un détail qui rend tout de suite plus obscènes les déclarations du porte-parole de la diplomate biélorusse Anatoli Glaz qui, selon Le Monde, accusait la Pologne de « traitement inhumain des démunis ».

De son côté, si la Russie a elle aussi condamné la réaction de l’Union Européenne à travers la voix de son ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov qui a déclaré que « le comportement de la partie polonaise » était « absolument inacceptable », son rôle dans ce chantage sordide n’est plus à prouver. Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut français de géopolitique à Paris 8, explique ainsi auprès du Monde : « Dans cette crise, la Russie cherche surtout à se poser en « patron » de la zone et en interlocuteur obligé des Occidentaux. Dans le même temps, l’enjeu pour Moscou est de « travailler » sur les lignes de failles en Europe. On connaît les tensions récentes entre la Pologne et Bruxelles [sur le droit européen], cette crise est une occasion de voir si les difficultés pourraient s’accroître. L’objectif ultime serait de parvenir à la dislocation de l’Union européenne et de l’OTAN. Une nouvelle crise migratoire, des divisions entre Etats membres et au sein de l’opinion publique sur la manière de faire face à cette crise pourraient aller dans ce sens. Il faut se souvenir du choc des images sur les opinions publiques lors de la crise migratoire de 2015 et de la montée en puissance de l’AfD qui suivit en Allemagne. »

Un chantage néfaste et terriblement réactionnaire auquel l’Union Européenne répond, comme à son habitude, par une politique non moins xénophobe et réactionnaire.

L’Union Européenne persiste dans sa politique anti-migratoire

Le 5 octobre 2021, Ylva Johansson, commissaire européenne, affirmait déjà : « nous ne sommes pas la Biélorussie [...]. Nous sommes pour l’humanité, pas pour la brutalité. » Ce mardi, Jean Castex réagissait lui aussi de cette manière à la situation : « Le régime [du président] Loukachenko instrumentalise de manière inhumaine et éhontée les flux migratoires pour tenter de déstabiliser et de désunir l’Union européenne. C’est intolérable et inacceptable ». Ces déclarations en apparence pleines d’empathie sont pourtant bien hypocrites au vu de la politique anti-migratoire de l’Union Européenne qui rend possible des chantages, et non seulement de la part du régime biélorusse.

« Afin de s’opposer à l’instrumentalisation des migrants à des fins politiques », l’Union Européenne a ainsi annoncé ce lundi de nouvelles sanctions, qui devraient toucher tous ceux qui prendraient part au chantage migratoire de la Biélorussie. Des sanctions qui, ne leur proposant aucune solution immédiate, montrent le mépris et le désintérêt pour les milliers de personnes actuellement entassées aux frontières. Au mieux, et c’est la solution que le gouvernement biélorusse, sous pression, pourrait adopter, ces milliers de personnes rentreront « chez eux », c’est-à-dire à l’endroit exact qu’elles avaient décidé de quitter pour fuir la guerre et la misère.

Mais l’exemple le plus illustratif de la politique anti-migratoire reste sans doute l’annonce de la Pologne de sa volonté de construire un mur à la frontière. Une décision qui n’est pas sans nous rappeler les promesses de Trump lors de son élection et que le gouvernement polonais justifie par une rhétorique réactionnaire et xénophobe au possible, la décrivant comme « un investissement absolument stratégique et prioritaire pour la sécurité de la nation et de ses citoyens ». Et cette décision n’a pas l’air de déranger l’Union Européenne, bien au contraire. Ainsi, si les États membres ne sont pas encore unanimes sur le financement ou non d’une telle mesure, tous s’accordent pour soutenir la Pologne. Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, se félicitait auprès de France Inter de ce que « l’Europe [était] unie », en profitant pour glisser qu’il n’avait « pas de leçons à donner aujourd’hui à des pays qui sont confrontés à cette situation ». Soit un soutien à demi-mots de la décision réactionnaire de la Pologne.

Ce soutien de l’Union Européenne n’est pas étonnant au vu de ses responsabilités dans ce que la classe politique appelle avec froideur la « crise migratoire ». Dans un article pour Foreign Policy, Andrew Connelly s’attache ainsi à démontrer comment la situation actuelle en Biélorussie est bien le produit de la politique de l’Union Européenne : « S’il est grotesque de voir Loukachenko collaborer avec le régime d’Assad pour transporter des personnes par avion directement de Damas, en Syrie, à Minsk, en Biélorussie, cela met également en évidence l’hypocrisie d’un monde qui ne permet pas à la plupart des demandeurs d’asile de prendre l’avion n’importe où. En n’offrant pas de possibilités significatives ou de voies de réinstallation et en refusant aux demandeurs d’asile l’accès à leurs territoires, les démocraties donnent le monopole de la circulation aux sinistres dictatures et réseaux de passeurs auxquels elles prétendent s’opposer. » Le phénomène sordide du trafic d’êtres humains est en effet bien la conséquence des lois qui criminalisent les demandeurs d’asile, forçant les migrants à payer des passeurs pour circuler et à risquer la mort pour fuir leur pays. Montrant à quel point aucune des puissances impliquées dans le conflit ne se soucie réellement des migrants, il précise également que le type de chantage imposé par la Biélorussie pourrait également venir du sein de l’Union Européenne, à l’image des déclarations d’Orban qui menaçait il y a quelques mois l’Union Européenne d’« ouvrir un couloir pour que les migrants puissent marcher jusqu’en Autriche, en Allemagne et en Suède ».

Plus largement, le journaliste démontre comment l’Union Européenne est parvenue à sous-traiter la gestion des flux migratoires à travers le système du droit d’asile, puisque c’est le pays où le demandeur d’asile pose le pied pour la première fois qui est rendu responsable de l’examen de sa demande d’asile. Il écrit : « Cela oblige inévitablement les gens à se morfondre dans des pays où ils n’ont jamais eu l’intention de demander l’asile. Ce système a été conçu par les pays du Nord, plus riches, afin de confier le délicat processus de protection des demandeurs d’asile aux États frontaliers plus faibles du bloc, situés en Méditerranée et en Europe de l’Est. Il permet également à ces pays de maintenir une façade libérale en insistant sur les droits de l’homme en public, tandis que le sale boulot de fortification et de refoulement est laissé aux gouvernements plus pauvres des périphéries. »

Face au chantage migratoire et à l’Europe forteresse, ouverture des frontières !

En ce sens, la réaction de l’Union Européenne au chantage odieux du gouvernement biélorusse n’est pas étonnante. Cet été, la Grèce achetait ainsi des canons à son capables de lésion irréversibles pour repousser les migrants, et ce avec l’argent de l’Union Européenne. Dans la même veine, en octobre, une enquête révélait les agissements ultra-violents d’unités spéciales aux bords des frontières croates et grecques financées elles aussi par l’Union Européenne.

En France, la situation n’a pas tardé à être instrumentalisée de toutes parts. Dans un contexte polarisé par les présidentielles particulièrement réactionnaire, la droite et l’extrême-droite jouent à la surenchère xénophobe, affirmant tour à tour vouloir laisser les migrants « mourir de froid » en ce qui concerne Julien Odoul ou soutenir la construction d’un mur en Pologne, pour ce qui est des Républicains. La majorité présidentielle, elle, tente de naviguer dans ces eaux réactionnaires comme elle le peut, avec la difficulté supplémentaire que l’investiture de Macron à la présidence de l’Union Européenne approche à grand pas. Mais comme le montrent les déclarations d’Attal, sa position se rapproche sensiblement de celle de l’ensemble de la classe politique à droite, à savoir prôner la fermeté face aux migrants.

En réalité, ces positions ne sont pas étonnantes quand on se rappelle du rôle de la France dans les dernières guerres, que ce soit en Afghanistan ou en Syrie ; ces mêmes guerres qui poussent des milliers de personnes à fuir la pauvreté, la misère et la mort dans leur pays. Dans ce contexte, face à l’impassibilité de l’Europe forteresse et à la surenchère xénophobe dans le paysage politique, il est nécessaire de réaffirmer toute notre solidarité avec l’ensemble des migrants aux frontières biélorusses-polonaises et de revendiquer l’ouverture des frontières et la régularisation de tous les sans-papiers.




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