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Notre classe

Coup de gueule

Une prof du 93 : « Stop à l’acharnement policier sur nos élèves dans les quartiers ! »

Je suis prof à Aubervilliers. Quand je pouvais me rendre tous les matins en cours dans l’un de mes deux collèges, c’était en passant devant cette barre d’immeuble, celle noircie par l’incendie d’il y a deux ans, qui avait emporté une famille. C’est là-dedans que mes élèves vivent, c’est là dedans qu’ils sont confinés et c’est en bas de ces tours qu’ils font face à une police au pouvoir décuplé.

mardi 21 avril

C’est la rage qui monte quand nous apprenons samedi soir que dans le 92, à Villeneuve-la-Garenne, un jeune homme de 30 ans se retrouve à l’hôpital parce que la police lui aurait mis un coup de portière, comme ça, sans raison, parce qu’ils se sentent le droit de le faire.

Depuis Adama Traoré, nous savons qu’ils sont capables d’étouffer jusqu’à tuer. En réalité ça remonte bien avant. Bien avant même Zyed et Bouna. Que les policiers s’enchantent de courses poursuites meurtrières dans les quartiers ou qu’ils s’amusent de leurs jeux macabres sur les plus jeunes et les plus précaires de notre société.

S’il a été particulièrement difficile de se confiner du jour au lendemain et d’avoir le sentiment de délaisser les élèves, c’était sans s’imaginer le pouvoir décuplé qu’auraient alors les policiers et les tensions qui serait accrues entre les habitants des quartiers populaires et une police aux possibilités multipliées par le confinement.

Quand Ramatoulaye, ancienne élève du quartier, se fait taser et tabasser le 19 mars par la police pour rien, juste parce qu’elle traverse la rue et qu’elle choisit de dénoncer cette violence, c’est alors la rage de savoir que se déchaine sur les élèves, sur leurs parents, sur les familles racisées, des barbaries gratuites qui seront peut-être monnaie courante tout au long du confinement ! Là où les contrôle au faciès, les fouilles et les descentes étaient déjà systématiques !

Mes élèves d’Aubervilliers, pour la plupart et comme pour de nombreux enfants du 93, vivent dans des conditions difficiles. Souvent, les logements partent en fumée. Les logements sont marqués par l’insalubrité, l’humidité, les cafards et les rats qui sont le lot quotidien d’une précarité qui fait demeure. Les familles sont entassées et le début de la crise a été synonyme de pertes de revenus pour de nombreux foyers. Ceux qui n’ont pas perdu leur boulot sont aujourd’hui qualifiés de héros, ces petites mains, ces premières lignes qui font face à la pandémie et qui tentent de soigner, nettoyer, résorber la crise de la pandémie au péril de leurs vies et malgré un salaire de misère.

Alors lorsque le ministre de l’éducation nous parle de 5 à 8% d’élèves qui décrocheraient de la continuité pédagogique, je pense qu’il ne parle pas des miens. Mes élèves n’ont pas d’ordis, parfois pas d’accès à internet, même pas de bureau pour poser leur cahier, ils ont parfois faim, parfois ils ne dorment pas la nuit et quand ils sortent, ils ne savent pas de quelle humeur seront « les condés ». Des élèves décrocheurs comme dit le ministre de l’éducation, de mon côté, il y en a plutôt de 50 à 80% !

Et en même temps, en tant que prof, nous faisons l’expérience que le 93 est le laboratoire d’essai des politiques austéritaires : peu de profs au statut, peu d’agent, locaux vétustes, moyens décroissant d’année en année… mais nous le savions, c’est aussi le laboratoire d’essai des politiques autoritaires ! Alors quand ils prétextent les inégalités pour rouvrir les écoles et faire repartir l’économie et par là même la pandémie nous voulons leur répondre ; si vous vous souciez tant des inégalités, relogez les familles, il semble y avoir beaucoup de logements vides dans certains beaux quartiers de Paris ! Distribuez des aides alimentaires ! Interdisez les licenciements ! Distribuez des outils numériques et la gratuité de connexion à internet ! Mais surtout, stop à cette mascarade dans laquelle vous prétendez vous soucier des inégalités que vous avez savamment orchestrées pour nourrir vos intérêts ! Et plus que tout : stop à l’acharnement policier sur nos élèves dans les quartiers !




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